Le sens de l’inopiné en situation de recherche

« L’approche linéaire et disciplinée est inopérante lorsque les fins sont indéterminées [1] ».

L’art et l’université

Au cours de mes études universitaires d’arts plastiques, j’ai découvert le phénomène de la « normalisation scientifique ». Dans le cadre de la recherche, la pratique de l’art est très encadrée. Il ne s’agit pas d’un encadrement traditionnel de l’art pour l’apprentissage d’une technique graphique ou picturale, mais d’un encadrement des idées, de la pensée, de la réflexion, de la manière dont doit être conduite une recherche en arts plastiques. L’approche pédagogique de l’art à l’université s’oppose donc symétriquement à l’enseignement des arts appliqués, en France. Traditionnellement, l’enseignement des arts se concentre sur le savoir-faire, la dextérité manuelle, la culture du goût, tandis que la part de liberté de l’élève révélatrice de son talent se situe à l’endroit de la pensée, des idées, de l’imagination. À l’université, l’approche technique est très ouverte et peu exigeante. En revanche, l’apprentissage de l’articulation du discours et de la pensée est très rigoureux. Il s’inscrit dans une tradition historique de l’art, ce qui à mes yeux constitue un nouvel académisme technique.

Mon avis est que cette « normalisation scientifique » agit par mimétisme vis-à-vis des sciences humaines, domaine dans lequel la recherche en arts plastiques a été incorporée. En sciences humaines, les pratiques méthodologiques d’investigation sont souvent subordonnées au raisonnement. C’est à partir de la problématique de départ que nous puisons dans un réservoir de méthodes. Il en est de même pour la pratique des arts plastiques à l’université. C’est en fonction du raisonnement et de la problématique que l’artiste-chercheur développe en cohérence une pratique artistique dont la pertinence technique se justifie au regard de l’histoire.

Ce renversement est problématique, car l’indétermination de l’activité même de l’art est endiguée par la construction d’un raisonnement préalable. Ainsi, le geste artistique court le risque de se réduire à son résultat, dont la fonction valide la réflexion, ou pire, l’illustre. Pour l’artiste-chercheur en arts plastiques, l’apparition de l’œuvre d’art et la situation engendrée sont alors démonstratives. Le potentiel inaugural de découvertes inattendues qui se trouve au creux de l’activité artistique n’est pas pris en compte. Cette force créative n’est considérée que rétrospectivement, et souvent par les historiens. Seulement, l’actualité du moment est passée. Si le phénomène de l’œuvre surprend l’espace social, l’artiste-chercheur prend le risque de s’enfermer dans un raisonnement sans fin et de rencontrer les problèmes que subit la recherche en sciences humaines.

Le problème de la recherche

Les pratiques dominantes de la recherche actuelle dans les sciences humaines me semblent développer des modèles qui ne résoudront pas ses problèmes collatéraux. La façon dont les chercheurs de Palo Alto décrivent ce phénomène dans les années 50 est assez éclairante, notamment quand ils parlent de « facteur d’invariance qui empêche un système de produire en lui-même les conditions du changement » [2]. Par exemple, l’exclusion de la scène médiatique et culturelle des chercheurs et des intellectuels au profit des faiseurs d’opinions – des fast-thinkers pour reprendre l’anglicisme de Bourdieu [3] – montre une difficulté à se renouveler et prendre d’assaut le discours public. Remarque, en disant cela, j’imprime implicitement une portée politique à la recherche qui ne doit pas seulement prendre forme au contact des étudiants ou dans des ouvrages qui ne se vendent pas. Les écrits scientifiques se noient et se trouvent en concurrence sur la base du spectacle de la littérature. La course aux publications et les difficultés à rendre compte des travaux de recherche n’améliorent pas la situation. Ces problèmes sont d’ailleurs le plus souvent organisées par le milieu même de la recherche, dans une logique identique à celle de la reproduction des élites. En outre, le confinement institutionnel de la recherche et la faible reconnaissance des chercheurs indépendants freinent les tentatives d’innovation.

Certes, les opportunités de renouvellement de la recherche en sciences humaines (où se situent les arts plastiques) dépendent du sujet, de la forme ou de la méthodologie, et pas seulement du milieu universitaire. Mais, de mon point de vue, les facteurs d’instabilité sont fondamentaux dans cette équation. Mal considérés, n’ayant que peu de rapports directs avec la recherche, ils ébranlent le vécu du chercheur et interviennent dans ses actes et ses pensées. Ils nuisent à la compréhension de la situation étudiée. La question se pose donc ainsi  : comment penser une pratique de la recherche pour faire jouer les circonstances inattendues et existentielles du chercheur ? Dans une recherche-intervention, ainsi que l’affirme Pascal Nicolas-le Strat, les logiques d’action et de connaissance se co-engendrent mutuellement. Le sociologue précise que ce dispositif de recherche marque la manière dont l’objet de la recherche se présente au chercheur, c’est-à-dire la réalité qu’il souhaite étudier. Et il va plus loin lorsqu’il dit que « le chercheur est en capacité de “provoquer” la réalité pour la manifester dans un sens particulier, celui qui lui paraît le plus propice à ses préoccupations de recherche » [4]. La « recherche en situation d’expérimentation » défendue par Pascal Nicolas-le Strat offre des perspectives agissantes sur le contexte étudié du fait que la réalité sociale sur laquelle s’appuie l’objet de la recherche est considérée comme vivante, évolutive, mobile. Les phénomènes que nous observons autour de nous révèlent des processus en cours, ils se manifestent dans la durée, au sens donné par Bergson [5]. Or, l’existence du chercheur en situation d’expérimentation s’accomplit aussi dans un processus d’actualisation au contact de la réalité qui se présente à lui. Par conséquent, le chercheur peut « activer/actualiser à nouveau compte une réalité pour en prendre la réelle mesure (…) » [6], il peut donc « provoquer » sa propre situation existentielle de recherche pour faire jouer en retour les conséquences sur sa façon d’agir et de penser la réalité sociale.

Provoquer l’accident

Cette approche méthodologique offre des perspectives innovantes pour la recherche par le biais des zones d’approximation qu’elle engendre. Aucune situation existentielle n’est prévisible et ne peut s’affranchir de ses accidents de parcours qui la font bifurquer à mesure qu’elle s’actualise. Au contraire, ce sont ces accidents qui lui donnent son identité, qui lui ouvrent la voie. Considérant cet aspect déterminant de l’existence comme primordiale, nous pouvons introduire des variables opérantes dans des situations de recherche. Ces variables s’appliquent aux conditions de la vie quotidienne, à la composition de l’équipe de recherche, aux contraintes temporelles et spatiales, etc. C’est aller dans cette direction que de cultiver un certain « sens de l’inopiné », en acceptant de ne pas tout maîtriser et de laisser respirer notre initiative de recherche sur les anfractuosités de l’existence.

La normalisation scientifique de l’art à l’université et le renouvellement des modèles de recherche ne sont pas une fatalité. Ils vont de pair, et il serait judicieux d’associer la pratique de l’art avec la pratique de la recherche pour tenter d’en sortir, plutôt que de soumettre l’art au modèle universitaire.

Premier point, l’introduction des arts plastiques comme discipline de recherche universitaire est une aubaine. Elle offre justement la possibilité de corréler l’expérience de la recherche avec celle de la création. Dans la pratique de l’art, quels sont les facteurs qui contribuent au devenir indéterminé d’une situation vécue ? Lesquels de ces facteurs pouvons-nous attribuer expérimentalement à la recherche pour qu’elle devienne également création ? Voilà qui renforce l’idée d’une recherche-création dont les fondements résident dans la combinaison entre l’art et la recherche en situation.

Par ailleurs, l’art constitue un sujet de recherche transversal à de nombreuses disciplines en sciences humaines (philosophie, sociologie, ethnologie, histoire, etc.). La discipline universitaire des arts plastiques a du mal à asseoir sa légitimité sur le sujet et souffre d’un sentiment d’infériorité et de spoliation. Pourtant, elle seule détient la pratique, contrairement aux autres disciplines. Par exemple, alors que la sociologie parvient à analyser l’art comme un phénomène social, elle ne l’envisage pas suffisamment sous l’angle de la pratique de l’art comme outil d’investigation social. La pratique artistique permet en revanche de conduire une recherche en situation d’expérimentation sur l’art. La sociologie considère le processus de l’art comme un sujet d’étude, tandis que, pour les arts plastiques, le processus de l’art est un élément constituant et agissant sur la réalité sociale et le sens de l’art dans cette réalité. Donc, l’exercice même de l’art est un point de vue fructueux à adopter lorsque l’on souhaite étudier l’art, de même que le sociologue à intérêt d’aborder la société à travers sa posture d’acteur social.

Ce qui m’amène à mon deuxième point  : l’artiste-chercheur est en mesure d’apporter un support à l’action, c’est-à-dire une posture artistique spécifique, au sein de laquelle s’organise la recherche, en adéquation avec la posture du chercheur en sciences humaines conduisant une « recherche en situation d’expérimentation ». L’un agit en complément d’action sur l’autre. L’idée que je propose d’observer est celle qui consiste à réunir une équipe de professionnels de disciplines différentes (des artistes, des chercheurs, des travailleurs sociaux) et des catégories différentes (enfants, adultes qui vivent ou travaillent sur place) sur la base d’une démarche artistique-sociale de collaboration rapprochée, dans un temps et un lieu donné. Cette forme contraignante de travail collectif éprouve la notion d’interdisciplinarité et le rôle que joue l’art à cet effet. L’expérience met en lumière des déplacements subséquents. Elle introduit favorablement le « sens de l’inopiné » dans la recherche.

La recherche-création

La recherche-création est un assemblage de mots qui n’a pas vocation à faire concept. Il s’agit d’une formulation temporaire [7]. La recherche-création suppose l’idée d’une combinaison entre une pratique de l’art en situation et une pratique de la recherche également en situation. Cette idée intéresse autant l’artiste-chercheur qu’un autre chercheur en sciences humaines, car elle les place dans une position qui les engage expérimentalement dans une production collective de la connaissance. Ainsi, la recherche-création ne demeure pas un concept sur mesure, car ni les spécificités de l’artiste ni celle du chercheur ne font sens dans ces deux mots. Dans ce contexte, quelle place et quel rôle faire jouer à l’art dans les équipes de recherche universitaire ? Par quoi pouvons-nous présumer que l’introduction de l’art (et des artistes) apparaît comme une chance pour le renouvellement des pratiques, et plus largement, le renouvellement des modèles ?

Je remarque que les effets du travail artistique dans la réalité sociale ne résident pas seulement dans une production formelle ni dans un dispositif de politique culturelle, mais dans les moments quotidiens partagés. Les principes de la création paraissent naturellement attractifs. Ils nous entraînent dans un certain déséquilibre, un regard critique, un écart méthodologique.

Premièrement, l’art est une invitation à la contestation, faite de décalage et de rupture avec la tradition. L’usage et la pratique de l’art se manifestent par une attitude stratégique adoptée à l’égard de la réalité sociale, une présence dans la vie quotidienne à la fois pour y contribuer, mais aussi pour la surprendre. Ce jeu de l’art dans la réalité sociale prend là tout son sens, non pas pour alimenter le spectacle subsidiaire de la provocation qui attise les marchés, mais pour investir discrètement l’espace social et ses institutions. En agissant ainsi, l’artiste opère des microbifurcations des routines et des représentations à l’échelle individuelle et subjective, phénomène qui se répercute dans l’espace social. Cette stratégie à l’avantage de faire parler l’art en faveur d’une forme émancipatrice, critique et politique. Elle déplace l’activité artistique de son socle habituel.

Deuxièmement, une démarche artistique reproduit un mouvement de construction/déconstruction en parallèle à nos constructions sociales, mentales et linguistiques. De même que la reconnaissance d’une chose prend forme en face de son contraire, la construction mentale d’une idée produit instantanément son opposé. Par la pratique, j’ai constaté que le geste artistique pouvait s’introduire dans la réalité par opposition à l’ordre qui s’affirme. Autrement dit, le processus de l’œuvre s’ordonne en se désordonnant. Lorsque Bergson affirme que le désordre est un autre aspect de l’ordre, il rappelle que l’ordre (du premier genre) est celui du vital ou du voulu, tandis que le désordre est un ordre du second genre, celui de l’inertie et de l’automatisme [8]. Bergson introduit l’idée selon laquelle l’ordre apparaît comme supérieur à l’esprit du fait qu’il correspond à l’ordre attendu, celui qui intéresse l’esprit, contrairement au désordre qui est une forme d’ordre non désiré, une déception de l’esprit qui ne l’intéresse pas [9]. Le produit de l’activité artistique, à la racine même de son geste, est conçu dans cet ordre non voulu, de l’inertie, de la spontanéité, instinctif. De cet univers irrationnel qu’émerge, en opposition, un point d’ancrage sur le monde, cette réalité « ordonnée dans l’exacte mesure où elle satisfait notre pensée » [10]. Je ne reconsidère pas la pratique de l’art sous l’angle du désordre et de la déraison pour faire l’apologie de la figure du génie issue de l’esthétique traditionnelle de la contemplation, mais pour rappeler que cette pratique déconstructive et désordonnée renferme un potentiel d’essence accidentel, constructif et inaugural.

Troisièmement, la pratique de l’art cultive le goût du jeu et de l’amusement : manipulation de la matière, des sons, des idées. Déjà au 19e siècle, les cercles dits littéraires comme les Hydropathes, les Hirsutes, Les Arts incohérents affirmaient vouloir s’extraire de l’austérité et combattre l’esprit de sérieux. L’histoire a vite fait d’encastrer ces expériences au rang de l’art et de la littérature, sous-entendu d’un esprit romantique et léger. Pourtant, la posture de ces groupes, comme plus tard celle du groupe Dada, des surréalistes ou des situationnistes, montre que l’art n’est pas indifférent à la recherche ni à l’évolution de nos sociétés. Au contraire, ces acteurs, férus d’innovation, s’intéressent aussi aux sciences technologiques, à l’étude de la société, à l’histoire et à la politique. À titre d’exemple, le poète et inventeur Charles Cros, membre des Hydropathes, qui vécut dans la deuxième moitié du 19e siècle, fut à l’origine de la trichromie et du phonographe. Aujourd’hui, la synthèse de l’art et de la recherche en sciences dures se manifeste de façon extrêmement radicale avec des groupes de travail comme Critical Art Ensemble [11]. Le goût du jeu et de l’amusement nous prédispose à un certain esprit, un regard décalé, une posture politique, qui s’applique parfaitement à la logique d’action. La pratique de l’art est une invitation à cesser d’obéir aux normes. Rester indiscipliné, ne pas plier et garder le sourire. Associer à d’autres pratiques, l’art s’extériorise et met en partage l’état d’esprit qui l’anime. Aujourd’hui, de nombreux acteurs militants réinvestissent les formes d’art engagées dans l’espace public, en écho aux artistes-militants [12] dont les travaux, bien qu’affranchis du milieu de l’art ne se départissent pas de cette économie humoristique qui tisse le lien entre l’œuvre et son contexte.

En résumé, la pratique de l’art se caractérise par un refus de l’ordre établi, une dose de décalage et d’humour. Cette fraîcheur possède toute sa place dans la recherche dans la mesure où, paradoxalement, ce qui paraît poser un problème pour la rigueur scientifique me paraît offrir un avantage pour son renouvellement. Cela revient à introduire de l’audace et de l’instabilité dans les pratiques de recherche. En ce sens, la coopération pluridisciplinaire apparaît comme pertinente. Nous devons donc considérer l’existence et les coexistences pour la conduite d’une recherche partiellement et momentanément « émancipée » de l’intégralité de son champ disciplinaire.

L’épreuve de l’interdisciplinarité 

L’interdisciplinarité relève d’une idée relativement bien admise aujourd’hui. Il est souvent dit qu’elle favorise un œil nouveau [13]. Pour cela, il est possible d’envisager l’interdisciplinarité comme une méthodologie de travail. Cependant l’interdisciplinarité court le risque de se transformer en macrodiscipline si l’on néglige le contexte et les interactions. Il est donc préférable de penser cette idée comme une contrainte temporelle et spatiale, ce qui oblige les personnes à travailler en même temps et au même endroit. Le territoire urbain, architectural, social et culturel circonscrit l’espace au sein duquel chacun se met au travail.

À ce stade, je considère l’expérience de l’interdisciplinarité en situation comme une proposition artistique de recherche-création, dont le but principal est de provoquer le contexte de travail dans le but de rompre les routines de chaque individu dans sa discipline et d’activer les réflexes de réajustement. Quelles gênes cette expérience occasionne-t-elle pour le chercheur ? Comment y fait-il face ? Quels intérêts dégageons-nous de cette situation pour la recherche ?

Les observations qui vont suivre s’appliquent à deux expériences interdisciplinaires de recherche-création en résidence réalisées entre 2010 et 2012 en Europe [14]. Y ont été associés des chercheurs en sciences humaines (sociologues, sociolinguistes, plasticiens), des artistes (plasticiens, photographes, dessinateurs, comédiens, vidéastes) et des pédagogues (éducateurs de rue, animateurs). Les règles furent simples. Toute l’équipe associée au projet vit et travaille au même endroit, pendant un temps donné. Chacun traite de la problématique commune avec les moyens propres à sa discipline de travail. Les différentes pratiques se déroulent ensemble. Les différents travaux paraissent sur la même diversité de support de production  : blog, plaquette, carte postale, journal, photographies, éditions d’ouvrages, séminaires, etc.

De façon générale, les problèmes qui se posent aux membres de l’équipe sont liés aux contraintes de la vie collective et des règles du jeu qui encadrent la vie quotidienne, le déroulement des travaux, les modes de production et de médiatisation, la difficulté d’accéder aux résultats. Pour s’en sortir, un seul impératif de réajustement s’impose  : ne pas déserter sa discipline [15]. Cette situation inconfortable aux premiers abords possède l’avantage de renforcer la posture du chercheur dans sa pratique et d’aiguiser son attention vers les endroits inattendus. Elle renforce également les capacités de réaction du chercheur qui prend place, avec ses travaux, dans l’espace social.

Plus particulièrement, nous observons un phénomène de frictions entre les disciplines et leurs impératifs spécifiques. Les solutions palliatives conséquentes aux effets de perturbations apparaissent dans les problèmes que soulève la situation, au terme de réajustements furtifs et audacieux.

L’interdisciplinarité en situation de recherche-création : un catalyseur

Première remarque particulière : le contexte de travail « en résidence » et « interdisciplinaire » accélère le déroulement de l’action collective, dans le sens où les obstacles habituels propres à chaque discipline ne posent pas de problèmes aux autres, qui les contournent de façon très naturelle. Par exemple, pour un plasticien, la question de la mise en forme plastique s’impose et met en concurrence les plasticiens entre eux sur un terrain de travail qui leur est commun. Face à un sociologue, un pédagogue ou un coordinateur, le problème n’a pas autant d’importance. En revanche, il lui pose un problème inhabituel si la demande de réaliser plastiquement son travail lui est faite. Les impératifs de l’action se voient donc aller directement à l’essentiel et passer outre les problèmes inhérents aux disciplines.

Deuxièmement, les règles du jeu partagées par toute l’équipe interdisciplinaire contraignent chaque personne à produire une information quotidienne. Les sociologues fournissent au moins un texte par jour. Cette démarche peut prendre la forme d’un journal de bord, d’une série de petits articles ou encore d’images. Devant cet impératif, la rigueur méthodologique d’écriture formelle et d’analyse inhérente à la sociologie est mise de côté et remplacée par un autre type de rigueur. Cela s’est vu par exemple sur les Carnets de Correspondances de Pascal Nicolas-le Strat. Au rythme d’un texte par jour, ces carnets se sont avérés construire un travail de sociologie conséquent. L’aspect, le ton et la qualité d’écriture avaient cependant évolué. Les carnets ne posaient pas de problème à l’équipe, l’auteur pouvait s’y exprimer librement, et nous y puisions tous les éléments que nous voulions pour l’enrichissement de notre pratique. En revanche, avec le recul et lus dans leur ensemble, ces textes ont pris l’allure d’un véritable questionnement du métier de sociologue. L’écriture évolue, plus narrative, plus littéraire, dans une veine qui se rapproche des journaux de George Orwell. Elle introduit de la distance et surplombe la discipline du chercheur.

Troisièmement, le contexte pédagogique s’ajoute à la situation de recherche en terme de discipline. L’intérêt d’intégrer des pédagogues de rue à l’équipe est central, car ils partagent leur maîtrise du territoire et leur connaissance des personnes qui y vivent ou qui y travaillent. Il est alors possible d’associer cette population (adultes et enfants) aux actions développées pour la recherche, entre autres. Or, le contexte d’exercice de la pédagogie sociale [16]est assez strict, en terme de protocole, notamment pour organiser des activités avec les enfants, ou pour prendre rendez-vous avec les familles. Les autres membres de l’équipe (chercheurs, artistes) sont assez étrangers à cela. D’une part cela engendre des incompatibilités d’horaires, et d’autre part les règles de sécurité et les lois de protection de l’enfance entravent le déroulement simple d’une activité. Le bon déroulement de travail des pédagogues impose une visibilité sur l’emploi du temps de la semaine. Cette question ne joue pas dans le processus de création des artistes, ni celui de la recherche. Au contraire, une certaine flexibilité et un sentiment de dérive lui sont profitables. Il y a là deux mondes. D’un côté, nous pouvons et nous devons prévoir une activité avec les enfants, de l’autre, il est impossible de prévoir le moment de la création. Alors que les pédagogues modifient leur cadre de travail en acceptant de jouer avec l’incertitude de l’équipe, les artistes introduisent dans leur travail la notion de contrainte temporelle et locale, tout en envisageant des activités réalisables pour les enfants. Finalement, cette incompatibilité, posée comme condition d’exercice interdisciplinaire occasionne des changements de cadre de travail et des contraintes supplémentaires inhabituelles. Les chercheurs s’appuient donc sur les moments quotidiens de vie pédagogique pour y déployer leur dispositif, en présence, et avec les enfants et les animateurs. D’autres déplacent leur point d’observation et leur temps de travail en s’invitant à diner chez des familles.

De ces trois points, nous devinons l’intérêt pour la recherche. Le frottement interdisciplinaire impose de dépasser les problèmes récurrents, donc d’extraire la tête de l’aquarium, pour parler en termes imagés. Les chercheurs, les artistes, les pédagogues sont obligés de se décentrer des objectifs habituels et de modifier leurs critères de pertinences. L’interdisciplinarité en situation de recherche-création agit comme catalyseur.

Perturber la mise en œuvre habituelle des modes de recherche

Le retour des chercheurs dans leur texte et leurs diverses interventions renseigne de façon précise sur les types de gênes occasionnés par l’expérience. En premier lieu, il s’avère que l’obtention et le traitement des informations sont problématiques. L’apparente stérilité du terrain social est très déstabilisante pour le sociologue qui formule dans sa problématique de recherche certaines attentes préalables. Par exemple, le sociologue Pierre Grosdemourge se dit toujours en attente vis-à-vis des enfants. Et pourtant cette efficience n’est pas là. Les enfants ne disent rien, où plutôt les enfants ne se comportent pas comme prévu. Quant au sociologue Pascal Nicolas-le Strat, il se rend compte que l’espace public ne livre aucune « question » déjà formulée [17]. Cette situation déconcertante est bien sûr favorable à la recherche dans la mesure où elle impose un réajustement méthodologique, ou comme le dit Pierre Grosdemourge, la réorientation de leur enquête vers les attentes contrariées [18]. Les chercheurs posent d’emblée ce problème de la méthodologie, car il est au cœur de leur processus de travail. Ils prennent alors en compte les interactions inhabituelles créées à l’occasion. Ils déplacent leurs « regards » pour « voir » entre les lignes et sentir différemment leur objet d’analyse.

Une autre remarque de la part des chercheurs fait ressortir que la présence inhabituelle des enfants au cœur des dispositifs de recherche provoque des questionnements et des réactions qui n’ont, en apparence, pas grand-chose à voir avec la recherche. Comment partager un travail au sein d’une disparité de catégories d’individus, de professions, d’activités et de centres d’intérêt ? Comment les relations impactent-elles le dispositif de recherche ?

Le sociolinguiste Thierry Deshayes évoque après coup la relation éducative qui lui échappe, par exemple lorsque les enfants qu’il accompagne se déchaînent dans la bibliothèque. Quelle attitude adopter ? Comment réagir ? L’action pédagogique est la toile de fond sur laquelle les dispositifs de recherche se déploient. Cette réalité qui s’impose à l’équipe me donne l’impression que l’activité du chercheur est subordonnée au contexte relationnel. Comment travailler avec les enfants, du fait que le chercheur au travail n’est pas très « fun », demande Pierre Grosdemourge [19] ? Il affirme que la présence sociale du chercheur peut inspirer une certaine violence symbolique à l’égard des enfants, des familles, des artistes et des pédagogues. Or cette présence ajoute un effet de mystère à la situation. Et le chercheur découvre assez vite comment tirer parti de cette position en s’invitant et en s’adaptant au contexte. La présence sociale du chercheur dans le collectif interdisciplinaire constitue le socle contraignant sur lequel repose le travail de recherche, qui se transforme alors en ressource pour effectuer les réajustements dont a besoin le chercheur pour poursuivre. L’instabilité de la situation pousse le chercheur à systématiser les enregistrements et la collecte d’information. Il rentre dans une logique d’accumulation et d’immersion.

Donc l’expérience révèle deux difficultés. D’abord l’apparente stérilité du milieu étudié, ensuite la présence des enfants. Pascal Nicolas-le Strat insiste pour « laisser filer les choses », « rester dans le brut de notre analyse » [20], quitte à abandonner les données. Les chercheurs n’ont pas le temps pour analyser et pour construire un discours adéquat aux exigences de leur discipline. Ils ne voient pas ce qu’ils fabriquent. En revanche, ils doivent faire avec le sentiment d’être toujours en retard sur la réalité qui avance. C’est un défi. La situation produit beaucoup de matière, et c’est le paradoxe de ne pas en trouver les premiers jours, puis de se sentir submergé au point de n’avoir plus le temps pour y réfléchir.

Conclusion

Il est moins question d’association de compétences que d’interactions de compétences dans ce cadre de travail qui respecte l’autonomie des disciplines en superposition. Bien plus que de promouvoir les conditions de l’interdisciplinarité, nous cherchons à travailler dans la perturbation, le dérangement, à la recherche d’une forme collective de travail globale et organique : un écosystème. Les arts plastiques, dans leur dimension pratique et comme discipline de recherche sont en capacité de jouer un rôle au moment de la mise en place des acteurs sur la scène de la recherche. À mon sens, c’est tout l’intérêt aujourd’hui de donner aux artistes la possibilité d’accéder aux laboratoires de recherche.

L’interdisciplinarité en situation de recherche-création produit autant d’objets qu’il y a de disciplines. Les processus de production résonnent dans la pratique et la présence de l’autre, et lui font prendre des formes inédites. Il se trouve alors autant de « maisons » construites avec la même rigueur, mais dans des directions qui résultent non seulement des modalités de travail de chaque discipline de recherche, mais aussi des interactions entre les disciplines. Cette situation laisse place au « devenir » qui ne laisse rien présager. Il ne s’agit plus de peaufiner ni de conserver un outil de recherche, mais plutôt de le faire évoluer, de s’en servir et de diversifier ses usages, tandis qu’il nous échappe toujours. Et ce qui nous échappe, nous devons l’inventer. Ce peut-être le moment d’explorer les structures fictives et conceptuelles autour desquelles nous fabriquons la connaissance.

Romain LOUVEL, octobre 2012

Notes:

[1] François Deck, « Brouillon général ! » in Ce qui vient, catalogue d’exposition des Ateliers de Rennes – Biennale d’art contemporain, Paris, Les Presses du Réel, 2010, p.78.

[2] Paul Watzlawick, J. Weakland, R. Fish, Changement, Paris, Seuil, 1975, p.33.

[3] Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Liber-Raisons d’Agir, 1996, pp. 29-32.

[4] Pascal Nicolas-le Strat, La portée constituante d’une sociologie, 5 mai 2012, http://www.le-commun.fr/index.php?page=la-portee-constituante-d-une-sociologie, consulté le 20/10/12.

[5] Pour Bergson, l’existence consiste à changer d’état de façon permanente et continue. Les moments se superposent dans un changement ininterrompu et déroule l’existence dans une durée. Henri Bergson, L’évolution créatrice (1907), Paris, PUF, 1981.

[6] Pascal Nicolas-le Strat, Op. cit.

[7] Contrairement à la France, la recherche-création est un terme spécifique au Québec qui désigne l’activité de recherche en art par l’artiste, un paradigme possible qui ferait le lien entre la pratique et la théorie, une analyse et une description du processus créatif. Voir Pierre Gosselin et Éric Le Coguiec (dir.), La recherche création, pour une compréhension de la recherche en pratique artistique, Québec, Presse Universitaire du Québec, 2009.

[8] Henri Bergson, Op. cit., pp.224-225

[9] Ibid., pp.234-236.

[10] Ibid., pp.224.

[11] http://www.critical-art.net/

[12] Sur cette notion, lire Lucy R. Lippard, « Too Political ? Forget It », in Brian Wallis (dir.), Art Matters : How the Culture Wars Changed America, New York et Londres, New York University Press, 1999, pp. 39-61.

[13] Edgar Morin, Sur l’interdisciplinarité, in Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires (CIRET) n° 2, Juin 1994, http://ciret-transdisciplinarity.org/bulletin/b2c2.php, consulté le 26/10/12.

[14] Il s’agit respectivement des projets Correspondances Citoyennes en Europe (www.correspondancescitoyennes.eu) réalisé en 2010 et du projet Expéditions (www.expedition-s.eu) conduit entre 2012 et 2013.

[15] Remarque de Pascal Nicolas-le Strat lors d’une réunion d’équipe, en mars 2012 à Rennes.

[16] Sur la pédagogie sociale, voir http://www.gpas.infini.fr/v2/page.php?fichier=pedsoc.html

[17] Pascal Nicolas-le Strat, http://www.le-commun.fr/index.php?page=bureau-des-questions, consulté le 26/10/12.

[18] Communication de Pierre Grosdemourge lors du séminaire Les fabriques de sociologie, Rennes, le 10/07/12

[19] Ibid.

[20] Intervention de Pascal Nicolas-le Strat, lors du séminaire Les fabriques de sociologie, Rennes, le 10/07/12.

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Pour citer cet article : Romain LOUVEL, « Le sens de l’inopiné en situation de recherche », http://corpus.fabriquesdesociologie.net/le-sens-de-linopine-en-situation-de-recherche/, [mis en ligne en octobre 2012]

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