Conférence de vernissage d’exposition

« Discovering the city » [1] manifeste le retour des explorateurs partis en Expédition quelques mois plus tôt en Espagne, en France et en Pologne. Il prend la forme d’une exposition installée dans un musée. Les activités d’exploration ont produit des objets de formes et de disciplines diverses, réunis dans une collection, identifiés dans un catalogue, sélectionnés par Anna Banaś et mis en scène par Anna Met.

L’exposition « Discovering the city » résulterait d’une telle équation qui rassemble l’auteur, le collectionneur, la collection, le commissaire, le scénographe et le musée.

Je m’interroge sur le sens attribué à ces objets exposés à travers leur parcours et leur histoire. Je m’interroge aussi sur la manière d’exposer ces objets, du sens et des raisons que nous avons à le faire. Et je m’intéresse au rôle que l’exposition joue dans l’érection de ces objets au statut général de matière pour la connaissance, voire de connaissance pure.

Il y a un mécanisme de fabrication de la connaissance auquel l’exposition contribue.

Mais…

Qu’est-ce qu’une exposition ? Pourquoi fait-on des expositions ?

Le fait d’exposer la collection dans un centre d’art contemporain ou dans un musée s’inscrit dans une histoire de l’exposition qui possède aussi sa part d’ombre : les expositions coloniales, les expositions ethnographiques nazies, les exhibitions humaines, etc.

Il s’impose alors à notre esprit que, quels que soient sa forme et son type de médiation, le principe même d’exposition soit habité par celui de fabriquer, de contrôler et parfois d’imposer un savoir, sous couvert de création, de recherche, d’objectivité scientifique et de médiation. Une exposition construit du contenu. « La première chose qu’on offre à celui qui la regarde, c’est la perspective selon laquelle il doit l’appréhender » [2]. Il y a une tension entre la volonté de mettre à disposition des objets dans leur pure manifestation et la volonté d’instruire une réflexion, un questionnement, d’exposer un discours, de raconter une histoire, tant il est vrai qu’exposer, c’est faire des choix, c’est produire une énonciation, c’est mettre en scène les spectateurs, c’est penser et mettre en jeu une vision de l’art [3].

Il y a quelques pensées « négatives » que j’aimerais exorciser :

  • Une exposition ne vise-t-elle qu’à fabriquer et à transmettre un savoir objectif ?
  • En vertu des différents types de scénographie qui jalonnent l’histoire de l’exposition, est-elle en mesure de véhiculer du doute et de laisser la possibilité au visiteur d’émettre son propre jugement ?
  • Nous ne sommes pas complètement libres de nos mouvements dans une exposition, nous devons suivre des instructions et nous conformer à des prescriptions, remarque Jérôme Glicenstein, quel rôle joue le dispositif scénographique ? À quel titre conditionne-t-il la réception du spectateur ?
  • Si les procédés didactiques ou spectaculaires exercent une pression par le biais d’un savoir qui s’impose au visiteur comme « certain », n’est-il pas humiliant de dissimuler ce savoir, obligeant le spectateur à se diriger vers les outils de médiation mis à sa disposition, le ramenant donc à son statut d’ignorant ?
  • L’exposition est-elle un acte de domination symbolique ou un acte révolutionnaire… ce qui peut être considéré comme la même chose ?
  • L’acte de montrer et de mettre en scène ne fait-il pas disparaître son objet ? « L’intention de la livraison d’images […] est précisément […] de recouvrir le réel à l’aide du prétendu réel lui-même et donc d’amener le monde à disparaître derrière son image » [4]. Exposer les villages provinciaux et les archaïsmes régionaux contribue à mieux signifier leur disparition pratique et leur accès, en tant que nouvelle forme d’existence, à la patrimonialisation [5].

Pourquoi un musée ? Qu’est-ce qu’un musée ?

  • Le musée n’est-il rien d’autre qu’une technologie disciplinaire, qui instrumentalise, trie, gouverne et ritualise les comportements [6] ?
  • Le musée est-il un espace discursif ?
  • Quels sont les maîtres mots du musée : sauvegarder, conserver, présenter, éduquer, vénérer, émanciper, former, esthétiser la vie luxueuse, rurale ou misérable, valoriser ce qui va disparaître, archiver l’histoire ?
  • Le musée est-il un lieu de pouvoir et de mémoire ?
  • Parlant du musée d’histoire ethnographique, est-il réellement le siège de la mémoire sociale ou n’est-il qu’une sorte de « décharge publique » pour un passé souvent sombre et laid ? Avons-nous réellement besoin de ces témoignages d’hier pour comprendre le présent, ou n’essayons-nous pas seulement par ce moyen de ralentir les inévitables transformations du présent par des salles prévues à cet effet [7] ?
  • Quel lien le musée entretient-il avec le présent ?
  • Quels sont les enjeux politiques du musée historique et ethnographique ? En France, ce fut un temps l’instauration de l’État-Nation. Le musée constitue-t-il un espace apolitique ou de propagande culturelle ? À qui profite le discours didactique ?
  • Quels sont les enjeux pédagogiques du musée historique et ethnographique ? L’identification nationale au travers l’intégration des identités culturelles particulière ? Un antidote à l’obscurantisme ? Un outil d’éducation populaire ? Peut-on considérer le musée public moderne comme un instrument de production de la citoyenneté, comme le suggère Tony Bennett [8] ?
  • Quels Enjeux scientifiques pour un tel musée ? Reproduire fidèlement la vie et les travaux à la campagne ? Célébrer le passé pour imposer l’avenir [9] ?

Qu’est-ce que ça fabrique, une exposition ? De la connaissance ? Des œuvres d’art ? Rien du tout ? Du divertissement ? De la culture ?
Quel rôle l’exposition joue-t-elle dans la construction de la connaissance ou d’un objet de connaissance ?

  • Jean-Philippe Antoine affirme qu’une exposition dote les objets d’une valeur de figuralité, faisant potentiellement image [10].
  • À quel moment les objets exposés acquièrent-ils ou ont-ils acquis une « valeur » de connaissance ?
  • Est-ce au moment de leur conception ?
  • Est-ce lors de leur référencement dans une collection ? C’est-à-dire lors de leur apparition dans un ensemble. Il s’agit là d’une valeur artificielle due d’abord à l’effet d’ensemble, ou encore à la valeur sociale de reconnaissance de l’individu qui a constitué cette collection.
  • Est-ce au moment même de leur exposition, de leur mise en scène, de leur spatialisation, de leur mise en dialogue avec d’autres objets de connaissance, de leur rencontre avec l’autre (l’institution, la société, le milieu, le public) ?
  • Est-ce au moment de leur reconnaissance ?
  • Est-ce lorsqu’ils sont vendus ? L’attribution d’une valeur économique donne-t-elle accès à une valeur de connaissance ?
  • Est-ce lors de leur reproduction ?
  • Quel statut une exposition donne-t-elle aux objets exposés ? Œuvre d’art, de documents, de travaux de recherche, de résultat de recherche, de connaissance pure ? Cette question est-elle primordiale pour en déterminer la valeur esthétique, historique ou scientifique ?
  • Donc si l’exposition est un baptême, qui sont les prophètes ?
  • Les statuts des objets sont-ils le résultat d’une convention tacite entre les acteurs de l’exposition ? L’objet seul peut-il s’autodéterminer ou a-t-il besoin d’un cadre, d’une communauté d’acteurs, de conventions sociales, ainsi que le pensent George Dickie ou Howard Becker ? Le statut des objets exposé est-il d’abord le résultat d’une construction sociale plutôt que le résultat d’une production subjective ?

Finalement, peut-on considérer l’exposition comme un moment de l’art ?
Si oui, la valeur de connaissance de l’objet exposé dépend-elle de ce moment ?

Romain LOUVEL, 2013

Notes :

[1] Conférence prononcée lors du vernissage de l’exposition « Discovering the city », Musée Wola, Varsovie, le 27 novembre 2013. Cet événement participe au projet Expéditions (descriptif et images en ligne)

[2] Gunter Anders, L’Obsolescence de l’homme, t1, Paris, Éditions Ivrea, 2001, p. 186.

[3] Jérôme Glicenstein, L’art : une histoire d’exposition, Paris, PUF, 2009, p. 12.

[4] Gunter Anders, L’Obsolescence de l’homme, op. cit., p.176.

[5] Martin Roth, « Collectionner ou accumuler ? », in Terrain (En ligne), 12, 1989, mis en ligne le 18 juillet 2007 : http://terrain.revues.org/3338. Consulté le 2 janvier 2012.

[6] Carol Duncan, Civilising rituels. Inside Public arts muséum. New York, Routledge, 1995.

[7] Martin Roth, op. cit.

[8] Tony Bennett, The birth of the museum, New York, Routledge, 1995.

[9] Martin Roth, Op. Cit.

[10] Jean-Philippe Antoine, « Une expérience démocratique de l’art ? Du Marcel Duchamp à Joseph Beuys », in Six rhapsodies froides sur le lieu, l’image et le souvenir, Desclée de Brouwer, Paris, 2002, p. 139.

Pour citer cet article : Romain LOUVEL, « Conférence de vernissage d’exposition », http://corpus.fabriquesdesociologie.net/conference-de-vernissage-dexposition/, mis en ligne le 2 décembre 2013