Vivre et se former dissocié – Étude de cas de « dissociations nommées »

La notion de dissociation, depuis le travail du psychologue français Pierre Janet au XIXème siècle, puis celui de Georges Lapassade (institutionnaliste et ethnographe de Paris 8), a été utilisée pour décrire les phénomènes psychiques ayant cours dans les expériences de transes, possessions, hystéries, somnambulisme, ou encore de personnalités multiples.

Cette recherche a d’abord visé à retracer un historique conceptuel de la notion, mais aussi à confronter mes interprétations et vécus personnels de certains phénomènes dissociatifs, tels que la schizoïdie, au champ théorique ainsi constitué. Elle s’est ensuite rapidement tournée vers l’exploration du vécu de personnes ayant nommé une “dissociation”, comme des « personnalités secondaires », voix ou pseudonymes : elle est ainsi marquée par des rencontres avec un graffeur utilisant un blase, une prostituée utilisant un pseudonyme, un cas de redéfinition du genre, un jeune homme ayant nommé une voix entendue depuis l’enfance, ou encore un cas très ordinaire de surnom utilisé dans une certaine partie de la vie quotidienne, mais aussi d’auteurs comme Fernando Pessoa, qui a basé son œuvre sur ses multiples « hétéronymes », et Paul Valéry, qui a écrit sur et avec le mystérieux M. Teste.

Si la dissociation peut renvoyer tour à tour à des mouvements de dissolution, pulvérisation, dispersion, dédoublement, délocalisation, c’est ici comme mise en multiplicité, psychique et identitaire, qu’elle a été étudiée avec cet objet des “dissociations nommées”. L’objectif était de décrire les différents types de dissociation et notamment, telles qu’elles pouvaient devenir des ressources formatives pour la personne dite dissociée, au delà donc de l’ancrage psychopathologique de la notion.

C’est avec une approche résolument psychosociale et anthropologique que la recherche s’est orientée vers des considérations sur le fait de jouer des rôles sociaux ; avoir un nom, ou plusieurs ; vivre dans des milieux sociaux multiples ; et plus généralement, autour des questions problématiques que sont l’identité, la normalité, l’imaginaire, le dramatique, en inscrivant ces enjeux dans une perspective où la maîtrise de nos dissociations relève de notre éducation-vie en tant qu’êtres complexes situés subjectivement et socialement.

Au delà de sa contribution à une philosophie de l’individuation et de l’hétérogenèse, c’est en jouant sur un double sens du terme de dissociation, que la notion prend une signification concrète, dans une approche psychosociale et institutionnaliste. Ainsi, se dissocier renvoie à la mise en œuvre d’un rapport dis- au socius ; entretenir un rapport de distance, de dysfonction, d’éloignement avec ce socius comme “corps plein” codifié-codifiant l’individu situé socialement, devient une ressource d’imagination et d’invention. La dissociation remet en jeu nos rapports à nous-mêmes en tant que personnes, mais aussi les rapports entretenus avec les mondes, les milieux, les socialités et les rationalités dans lesquels on s’inscrit.

Une dissociation construite, performée, travaillée, peut ainsi apparaître comme une ressource, tant dans sa dimension personnelle que sociale et politique.

Pour télécharger le mémoire de Julie ROTA Vivre et se former dissocié – Étude de cas de « dissociations nommées » : Julie ROTA, Vivre et se former dissocié – Étude de cas de « dissociations nommées », Mémoire Master 2 Université Paris 8, Juin 2015