Travailler dans une association : là et pas ailleurs !

« Quand la neige fond, où va le blanc ? »

Devant une telle question, la difficulté peut nous saisir puisqu’il faudrait expliquer par la physique le phénomène du froid et celui de la lumière, puis les mêler, décrire la physiologie de l’œil, réaliser éventuellement une incursion dans la météorologie… Et nier la poésie, le conte, la magie de l’instant, oublier l’évidence.

« Pourquoi travailler dans une association, là et pas ailleurs ? » relève du même processus : une évidence qui nécessite d’abord « d’élever sa pensée à la hauteur d’une colère » [1] pour refuser les conditions habituelles de la pointeuse, de la production, de la hiérarchie incomprise, de l’organisation disciplinaire, de la fatigue des rythmes et conditions de travail, de la si faible récompense salariale des efforts, en un mot pour faire sens, faire sens à sa colère ! Ou encore « manger la carotte et briser le bâton » [2] ou lutter contre « le réveil sonne : première humiliation de la journée » [3], humiliation ressentie si la compréhension de l’organisation du travail, si les conditions de travail ou si l’ambiance au travail sont difficiles.

Il faut cependant développer, expliquer, creuser pour refuser l’illusion et les généralités. Existe t-il un point commun entre toutes les associations employeuses ? Car même dans un seul champ thématique, prenons pour exemple la culture ou le sport, quelle ressemblance, dans le quotidien de l’action, entre une chorale d’amateurs passionnés et une compagnie professionnelle de danse hip-hop ou entre une fédération régionale de basket et une association communale de pétanque ? Certes, nous pouvons avancer que le statut de la loi 1901 est unique pour toutes ces associations, nous pouvons repérer que le code du travail s’applique à tous les salariés, nous pourrions croire que les tâches de secrétariat, d’accueil, d’organisation, de comptabilité sont identiques, et pour une part, ce peut être vrai. Mais en réalité, le monde associatif, le monde du travail associatif, recouvre une immense diversité de pratiques, de situations, d’organisations, de relations humaines, une telle multiplicité que nous devons nous interdire de considérer en soi « travailler dans une association » comme possible unité de pensée, malgré les statistiques et classifications qui tendraient à unir l’ensemble des associations dans une même catégorie. Dans la même dynamique, il faut nous garder de tout idéalisme qui nous mènerait à la caricature : quelque soit la générosité de la démarche, l’intérêt de l’objectif, « le don de soi » des bénévoles, « la beauté » de l’investissement, le désintéressement, la grandeur de l’engagement, une association se compose d’humains réunis et tout groupe humain développe des conflits de personnalités, des interprétations de l’agir, des relations de pouvoir, des enjeux de représentations individuelles et collective, des relations affectives, du symbolique, du signifiant dans le statut social. Par les salariés, par les bénévoles administrateurs, par les adhérents et les usagers de l’association, tout rapport humain est soumis aux conflits d’ego, de valeurs, de comportements, d’attitudes, de règles sociales : nous sommes dans la culture dans son sens le plus large, les manières du vivre ensemble. Travailler dans une association n’est pas entrer dans un monde idyllique de relations humaines apaisées où le but transcende les difficultés relationnelles ; cela peut exister, dans tel ou tel groupe humain restreint, ou sur un temps donné, ou pour une manifestation ou encore au commencement de l’association ou lors d’un renouvellement des dirigeants de l’association. Mais en règle générale, « travailler dans une association » c’est travailler dans un groupe d’humains avec tout ce que cela comporte d’inter-relations, agréables, motivantes, comme difficiles.

Nous pourrions cependant repérer un fonctionnement commun à toutes les associations employeuses : l’employeur est un bénévole, un groupe de bénévoles, souvent le bureau de l’association issu d’un vote du conseil d’administration lui même élu lors de l’assemblée générale. L’employeur est un adhérent investi dans l’association hors de tout profit financier ou avantage matériel. Mais là encore, selon la taille de l’association, l’employeur va déléguer sa fonction à une direction – voire à une direction des ressources humaines – et les rapports humains, les hiérarchies, les règlements pourront éventuellement ressembler à ceux de n’importe quelle entreprise, associative ou non. De plus, il ne faut pas négliger l’emprise des modèles managériaux, des normes de comptabilité et de gestion, la fascination du rôle « meneur d’hommes », la figure prégnante du chef, empreintes idéologiques permanentes véhiculées quotidiennement dans les médias, l’éducation, la famille et qui freinent, voire empêchent, l’inventivité pour la recherche de nouvelles formes statutaires autant que quotidiennes du vivre et du travailler ensemble.

Enfin, la situation de l’emploi, et son chômage endémique organisé, trouble l’éventuelle possibilité du choix de chacun pour décider de travailler ou non dans une association. « Travailler dans une association » n’est donc pas toujours un choix, recouvre des situations multiples et changeantes, reproduit parfois en totalité ou sur certains aspects le travail en entreprise classique, s’intègre dans des rapports humains de toutes sortes.

« Là et pas ailleurs »

La deuxième partie de la phrase « là et pas ailleurs » implique un choix, une volonté qui nous permet de revenir à la colère du début de ce texte, un choix de la part de ce futur salarié ; un choix d’association, du groupe humain réuni dans cette association, en fonction des objectifs de l’association et de son fonctionnement. Se donner la possibilité de ce choix est un pari, encore faut-il en avoir les moyens culturels : être informé, oser, prendre un risque, rencontrer un tiers qui introduit, se donner un parcours de vie qui permet la rencontre avec le monde associatif. Il faut encore que le profil de poste corresponde à ses attentes, ses compétences ou être capable de se positionner en capacité d’apprendre. Mais il est possible aussi de créer sa propre association pour des objectifs partagés avec d’autres et en devenir le premier salarié. Dans ces démarches, il existe une volonté, une capacité à réaliser des choix.

… une société ou la personne n’est pas l’objet et l’argent le sujet : remettre l’histoire à l’endroit et vivre à l’envers [4]

Si nous acceptons la perspective d’avoir fait un choix et trouvé l’association correspondant à nos propres idées et susceptible de nous rémunérer, travailler dans une association c’est s’engager pour des valeurs partagées : fonctionnement démocratique de l’association, buts et objectifs de l’association, donc adhérer au projet de l’association inscrite de fait par ses statuts dans l’économie sociale et solidaire. C’est vouloir – prétention ? Uropie ? – changer le fonctionnement de la société, avoir a minima, la croyance dans le « pouvoir changer la société », se situer du côté d’un intérêt général à côté ou en alternative à l’intérêt particulier. C’est s’engager, et c’est aussi renoncer : à un salaire important, à un poste hiérarchique valorisé, à des horaires usuels voire à des habitudes de fonctionnement, à des heures supplémentaires inexistantes en terme financier, à une sécurité incertaine de l’emploi. C’est vouloir réaliser un changement de société à partir de son propre engagement, un fonctionnement quotidien décidé au regard de l’utilité sociale de l’action, envers un public, avec des modes et des méthodes d’agir et non en fonction des seuls critères de rentabilité, de productivité. Travailler dans une association est une exigence constante, une persévérance sur la durée, une vigilance continue pour rester en adéquation avec les objectifs de l’association, jongler avec les moyens, rester en permanence au service des adhérents et des bénévoles. Il s’agit donc d’une recherche de sens pour sa propre vie, être en capacité de refuser la dichotomie travail / vie personnelle mais au contraire créer une synergie entre les différents moments de sa vie, qu’il existe une cohérence. C’est savoir pour qui et pour quoi on travaille.

C’est aussi s’inscrire dans une dimension collective de l’engagement et du travail, l’invention permanente du « être ensemble » car dans une association de ce type, le collectif n’est pas imposé comme dans une entreprise classique, ne se construit pas sur une dimension verticale hiérarchique, ne fonctionne pas selon les règlements et la sanction. La dimension collective est plurielle : collectif de salariés éventuellement, collectif avec le bureau de l’association et le conseil d’administration, collectifs de bénévoles, d’usagers : de multiples collectifs formant un « tout » collectif, l’association. Et chacune de ces dimensions collectives requiert un fonctionnement adapté auquel il faut s’habituer, dans lequel s’insérer et agir, pour lequel chercher et trouver la bonne configuration de présence et d’intervention. Une adaptation de chaque instant, une joie d’œuvrer à plusieurs, une attention à l’autre comme mode d’être, placer toujours l’humain au premier plan. Cette dimension collective s’inscrit statutairement dans le but non lucratif de l’association par le fonctionnement « démocratique » (démocratique est ici entre guillemets afin de ne pas nous faire croire à un modèle unique de fonctionnement démocratique) et par la propriété collective.

Engagement et responsabilité

Le mot « engagement », à connotation militaire, peut effrayer en référence à son sens courant de totalité ou rebuter par son lien au militant : être engagé serait inscrire tout son être et à chaque instant dans un choix [5] ; mais si le mot contient des formes d’exigence, il s’applique à de moindres degrés s’agissant de notre thème « travailler dans une association ». Ici, l’engagement signifie « être conscient de » autant que de réaliser un choix. Il s’agit pour chacun de déterminer où et comment il veut utiliser son énergie et placer sa force de travail en lien avec ce « sens de la vie » et non de seulement « gagner sa vie ». Certes, dans un contexte social de chômage massif, énoncer une telle exigence semble relever de l’utopie car il est d’abord nécessaire « d’avoir un job, après on verra ». Nous pouvons cependant raisonner dialectiquement [6] et comprendre que toute situation peut être examinée de différents points de vue et sous différents aspects et ainsi devenir autant choix que contrainte. Il convient bien, par la notion d’engagement, de nommer là où chacun veut cheminer au regard de ses valeurs [7]. Cet engagement s’inscrit dans un rapport à ce qui paraît juste et bon pour soi, au contraire de l’injuste [8] et en référence à l’éducation populaire [9]. Majo Hansotte écrit ainsi : « L’enjeu de l’éducation populaire aujourd’hui, au niveau local et mondial, est de permettre aux citoyens d’articuler trois repères, à savoir l’expérience vécue, l’apprentissage lié à cette expérience et les rapports de pouvoir dont ils sont victimes : pouvoir arbitraire des entreprises, pouvoirs arbitraires des contrats d’emploi, violence des rapports hommes – femmes, destruction de l’environnement, injustices dans le rapport à la santé, au logement… ». En quelques lignes, tout est dit, afin de s’inscrire dans le social et les rapports de force, décider si oui, ou si non, son itinéraire, son parcours de vie, s’inscrira dans telle ou telle direction. Nous sommes là dans le lien entre engagement, éthique [10] et responsabilité.

Car il relève de notre responsabilité [11] à chacun de se situer et décider pour nous-mêmes, non en référence à la responsabilité définie par le droit, mais par « répondre de quelque chose, assumer les conséquences, la relation de chacun au monde » dans un rapport de durée. Cette responsabilité est donc liée à « la colère » mentionnée au tout début de ce texte : en l’absence du « penser son monde et son mode de vie », de référence au juste et à l’injuste à ses propres yeux, pas de colère et difficultés à l’engagement et à la responsabilité.

Cohérence ou dichotomie ?

L’une des raisons de « là et pas ailleurs » est la volonté d’une concordance entre sa vie professionnelle et sa vie personnelle, que l’une ne soit pas indépendante de l’autre, qu’il existe une corrélation entre « sa vie des idées », sa manière de vivre ses intimités et aussi son travail. Nous avons déjà exprimé « la recherche d’un travail qui ne soit pas seulement un gagne-pain » et cependant cela ne peut suffire à expliquer ce souci de cohérence. Il s’agit de rester soi, de ne pas devenir deux : l’un au travail, l’autre le reste du temps, un refus d’une douce schizophrénie ; il s’agit de refuser le théâtre sociétal, ne pas jouer un rôle – rôle de producteur, rôle de chef, rôle du bon salarié –, de garder la motivation pour son travail. À cet endroit, la conscience de l’engagement pour des valeurs, l’accord dans les buts poursuivis par l’association, son projet et son fonctionnement sont essentiels. Cette cohérence se doit de refuser la fusion entre le travail et tous les autres temps de sa vie, il reste des distinctions d’activités, au risque sinon de tout confondre, de ne plus être en capacité de recul, de ne plus vivre que pour son travail-engagement et s’user vite. Le travail, même associatif, ne doit pas devenir toute notre vie et pourtant, il nous faut un lien, une relation permanente entre ces espaces-investissements. Roland Fonteneau explicite très bien cette dimension de cohérence recherchée par le salarié associatif [12] : « s’il existe « un art de vivre », c’est bien, me semble-t-il, cette capacité à articuler de façon cohérente et parfois harmonieuse, les différents personnages que nous jouons. Car « les trois scènes de la vie » (scène familiale, scène occupationnelle, scène professionnelle) nous font jouer trois pièces à la fois » et nous devons veiller à ne pas tout mélanger mais en organisant des interfaces, régulations, coordination.

Des fonctionnements démocratiques

Le statut de la loi 1901, contrairement aux croyances, n’implique nullement un fonctionnement démocratique (un humain = une voix). La tradition, les habitudes, les volontés de partager les décisions, ont inscrit ce fonctionnement dit démocratique dans les statuts type diffusés par les préfectures. Il faut préciser « dit » démocratique car de nombreux statuts d’associations, s’ils inscrivent des modalités de fonctionnement démocratique (élection par l’assemblée des adhérents du conseil d’administration, du bureau, du président, directement ou par votes successifs) donnent également de fait du pouvoir de décision et d’action à des membres d’honneur, des membres de droit, la prépondérance pour les décisions au plus âgé des élus, etc. La loi, par ailleurs, limitait jusque récemment, l’élection de mineurs dans les conseils d’administration des associations. Enfin, autre limitation au fonctionnement démocratique, et comme dans toute la société, la valorisation du masculin dans les instances.

Au-delà de ces questions statutaires et de ces habitudes, de nombreuses associations tentent depuis quelques années d’inventer des fonctionnements différents de la responsabilité en inscrivant « un collectif » responsable : plusieurs présidents, refus d’attribuer des rôles de président, secrétaire trésorier aux membres du bureau ou du conseil d’administration, doubler systématiquement chaque fonction, refuser les adjoints aux fonctions pour inscrire une égalité de responsabilité, etc. La loi 1901, de son côté, n’oblige qu’à déclarer les noms et coordonnées d’un « responsable » même si des services préfectoraux résistent à enregistrer des statuts au fonctionnement non classique. Si la démarche inventive est intéressante, interroge et renouvelle les fonctionnements, elle reste problématique dans les relations à certains organismes (bancaires par exemple) et pour la fonction employeur dans le cadre des régulations nécessaires, voire des conflits.

Le droit du travail et les conventions collectives prévoient – ou obligent selon le nombre de salariés – à une représentation des salariés dans les instances de décision d’une association. Le règlement intérieur de l’association peut par ailleurs améliorer cette représentation. La loi 1901 ne prévoit rien pour la relation employeur / salarié, ce n’est pas son rôle. De fait, ce sont les services fiscaux qui induisent un rapport employeur / salarié dans le cadre de la définition du « à but non lucratif » dont le terme est, lui, précisé dans la loi 1901. En effet, il se comprend comme l’impossibilité pour toute personne et adhérent d’avoir un gain matériel ou financier dans le cadre de l’activité et des instances de l’association, et en conséquence qu’un salarié ne puisse siéger dans les instances au risque d’influencer les décisions en sa faveur pour sa rémunération ou ses avantages. Si les services fiscaux ne reconnaissent pas, ou plus, à une association le but non lucratif, l’association, comme toute entreprise, sera assujettie à la TVA, aux impôts des entreprises et se verra possiblement remise en cause dans le cadre des agréments ministériels, d’appels à projets ou d’appels d’offres. Dans les associations ne salariant qu’un nombre restreint de personnes, il est convenu que les salariés peuvent participer aux instances mais sans droit de vote (dans ce cas la participation est volontaire et le temps passé dans les instances non compris dans leur temps de travail contractuel). Ainsi, le / les salariés peuvent siéger (présence, écoute, participation aux débats) tout en respectant les lois. Cependant il faut remarquer que, même dans ce cadre souple, ce sont souvent le/la directeur/trice qui participe aux instances reproduisant ainsi un schéma hiérarchique de fonctionnement (mais possiblement fonctionnel). La volonté démocratique envers les salariés par leur participation aux instances se heurte au concret quotidien d’une réunion : s’ils sont 20, 30 ou 40% des présents, même sans droit de vote, ils peuvent influencer fortement les débats, ce qui, hors appréciation des services fiscaux, pose la question du fonctionnement démocratique avec des salariés. Dans les associations, et peut-être plus fortement dans les « petites » associations de moins de 5 emplois, les salariés adhèrent aux objectifs et aux valeurs de l’association, sont engagés pour la réussite de ces objectifs, ce sont des salariés-militants, ou des militants salariés (le terme militant peut ici être remplacé par adhérent, engagé, défenseur, selon la conception de chacun). Pour la réussite des objectifs de l’association, ces salariés ne vont pas porter attention au nombre d’heures de travail, aux horaires, aux déplacements, aux efforts à réaliser mais vont s’adapter aux nécessités. Ils sont plus que salarié, ils sont aussi porteurs de l’association, et comme tout adhérent doivent pouvoir participer en totalité à la vie de l’association. On voit ainsi la complexité du rapport employeur / salarié, adhérent / salarié, militant / salarié.

Cette complexité ne concerne pas le seul fonctionnement des instances mais l’ensemble de l’activité au quotidien, car les bénévoles ne sont pas seulement administrateurs dans les instances de décision de l’association, ce sont avant tout des adhérents qui participent aux activités, des bénévoles agissant. Salariés et bénévoles se côtoient et œuvrent ensemble tous les jours. Ainsi, un bénévole œuvrant à une tâche avec un salarié peut se trouver, à un moment de la journée, dans la position d’aider un salarié qui a organisé l’action, puis plus tard dans la position du co-employeur dans l’une des instances de l’association. Et, bien sûr, les rapports humains complexifient encore les relations : confiance, sympathie, amitié, réalisation d’actions en commun, etc., entraînent une multitude de possibles relationnels.

Bénévolat et salariat

Dans une association, bénévoles et salariés sont les doigts d’une même main : ils agissent ensemble dans une dynamique de complémentarité qui nécessite des ajustements permanents et des règles de fonctionnement. Tous sont au service du projet, des objectifs, des valeurs de l’association. Mais, peut-être, le salarié plus encore, puisque lui, reçoit un salaire de l’activité de tous. Si cependant le salarié est plus encore que le bénévole « à disposition » du projet, il n’est pas à la disposition des bénévoles ; pas plus que les bénévoles ne sont à la disposition du salarié. Il s’agit bien d’inventer en permanence, en fonction des personnes, des activités et des situations, des rôles de complémentarité permettant à chacun d’agir avec son statut, son tempérament, ses compétences : un ajustement incessant requérant une grande souplesse. Les statuts de bénévole et de salarié sont d’ailleurs interchangeables : il est fréquent d’avoir été bénévole dans une association avant d’en devenir un salarié, de rester bénévole et plus encore administrateur après avoir été salarié. Mais aussi d’être salarié dans une association et bénévole dans une ou plusieurs autres.

Plus que la relation bénévolat / salariat, ce qui se joue dans les associations relève plus de la sociabilité, de la culture au sens premier – les rapports entre personnes dans une société donnée à une époque donnée – de la représentation des rôles par chacun : quel statut social chacun imagine-t-il pour sa place de président, secrétaire, trésorier, adjoint, administrateur, bénévole, salarié ? Comment chacun veut-il remplir ses fonctions? Comment chacun conçoit-il les rapports entre personnes, l’engagement ? Quel rapport à l’argent ? Quels rapports à l’expérience, à l’âge, à la politesse, aux institutions ?

Syndicats et associations

Si la société civile comprend trois grandes forces sociales en principe indépendantes et alliées pour que vive une démocratie (les partis, les syndicats, les associations), les rapports entre syndicats et associations sont quasi inexistants voire conflictuels. Les syndicats d’employeurs associatifs se structurent, s’allient, fusionnent afin de constituer un jour une force représentative avec les représentants des coopératives et scop, fondations, mutuelles dans un rapport de force avec des syndicats d’entreprises (MEDEF, CGPME, artisans, commerçants, etc.) qui veulent représenter l’ensemble du monde économique et se croient seuls légitimes alors que l’économie sociale et solidaire représente nationalement environ 10% de l’activité économique et 12% des emplois. Il existe donc une opposition d’intérêts et de conception du rôle de l’entreprise et de l’employeur entre les employeurs associatifs et de l’économie sociale et solidaire d’une part et les employeurs de l’économie classique d’autre part. Mais du côté des syndicats de salariés, le regard sur les associations est d’une méfiance sinon plus, dans leur difficulté à concevoir des rapports pluriels employeurs / salariés. Le droit du travail, les conventions collectives, les négociations sociales sont conçus dans un rapport de méfiance et de défense. Comment considérer, du point de vue syndical, des heures de travail non rémunérées parce que bénévoles en plus de son temps de travail sinon comme une remise en cause de la durée légale du travail ? Comment considérer des horaires variables ? Comment considérer des rapports non-hiérarchiques ? Comment considérer des salaires faibles en échange d’un intérêt pour son travail, d’une souplesse et d’une inventivité dans son organisation de salarié ? Si le syndicalisme salarié est sur la seule défense d’un statut et d’une protection, il est dans l’impossibilité de considérer le salariat associatif; d’autant que certains gros employeurs associatifs peuvent avoir des comportements proches de n’importe quel employeur de l’économie classique ! La syndicalisation est donc faible dans les associations, dans les petites associations à l’identique des TPE [13] comme dans l’ensemble de la vie associative. Il serait pourtant aisé de prendre en compte un indicateur permettant de questionner les rapports au travail autant que les rapports employeur / salarié : le nombre faible d’arrêt maladie des salariés des petites associations – hors congés maternité et accidents externes – (mais cette statistique n’existe pas à notre connaissance). Plus difficile, mais tout aussi important et pertinent, le plaisir de se lever pour partir travailler chaque matin : un indicateur à inventer pour des statistiques qualitatives nouvelles à prendre en compte.

Le travail reste le travail

Que ce soit dans une association ou tout autre structure, publique comme privée, le travail reste le travail, c’est-à-dire qu’il comprend des tâches moins agréables que d’autres, moins motivantes, certaines répétitives, d’autres difficiles à accomplir, certaines fatigantes. Pour tout travail, l’adaptation, la formation sont nécessaires en permanence. L’idéalisation d’un travail associatif parce que la structure de travail serait une association pour un but non lucratif est donc à proscrire. C’est au contraire dans la clairvoyance de ce qui constitue d’une part le travail, d’autre part la spécificité de l’associatif qu’il faut œuvrer.

Pour conclure

« Travailler dans une association : là et pas ailleurs » c’est réaliser un choix de vie par adhésion à ce que représente la vie associative dans ses objectifs multiples, son utilité sociale, ses fonctionnements démocratiques. C’est un engagement, une adhésion au projet de l’association, ses valeurs et principes, c’est, à son échelle, participer à des changements de société en s’inscrivant dans l’économie sociale et solidaire c’est-à-dire la priorité à l’humain et non à la finance et ses conséquences de rentabilité et d’immédiateté. C’est aussi savoir pour qui et pour quoi son travail, au bénéfice de qui. C’est encore un choix de travailler collectivement en privilégiant les rapports humains. C’est enfin, sans que ce soit une règle ni une obligation, et dans le contexte sociétal actuel, accepter l’échange d’une rémunération plus faible pour des rapports hiérarchiques plus souples et moins formels, une inventivité dans les rapports de pouvoir, l’organisation, le fonctionnement, les fonctions, les tâches de son travail.

Christian LAMY – Réseau des créfad

[1] Pourparlers – Gilles Deleuze – éditions de Minuit – 1990

[2] slogans imprimé sur des tee-shirts édités par la Fédération anarchiste.

[3] slogan de mai 68

[4] Trajectoires indicibles – Béatrice Poncin – éditions du Croquant – 2002

[5] Abécédaire de l’engagement – Miguel Benasayag – éditions Bayard – 2004

[6] Penser vient de l’inconscient – Charlotte Herfray – éditions Erès – 2012

[7] Sur le lien engagement /responsables associatifs, voir les travaux de Céline Margerit dans revue Efadine n°4 – décembre 2014 et mémoire de DHEPS – SIAES 2014.

[8] Les intelligences citoyennes – Majo Hansotte – éditions De Boeck 2008

[9] Une histoire de l’éducation populaire – Jean-Marie Mignon – La Découverte – 2007

[10] ibidem note 7

[11] « la responsabilité » – Jacques Ardoino – revue Efadine n°2 mars 2010

[12] Les trois scènes de la vie d’adulte – Roland Fonteneau – Revue Efadine n°3 décembre 2013

[14] TPE : Très Petites Entreprises

Christian Lamy, formateur, salarié d’associations. Son parcours l’a conduit de l’association Peuple et Culture à différents investissements : la participation au dispositif DLA, la direction ponctuelle d’une CRESS, la présidence d’une CPCA régionale et une implication dans les niveaux nationaux de ces organismes. Il agit bénévolement et/ou professionnellement pour le Réseau des Créfad (www.reseaucrefad.org), le Réseau des Cafés Culturels Associatifs (www.resocafeasso.fr), les CELAVAR Auvergne et Massif-central, des associations de la culture (www.axotolt.com – lagrangeadanser).

Il a publié : Michelin-ville – Le logement ouvrier Michelin 1911–1987 – Editions Créer – 1990 (épuisé) ; Les Hommes du pneu – Collectif – Sous la direction de André Gueslin – Editions de l’Atelier – tome 1 de 1889 à 1940 – 1993 – tome 2 de 1940 à 1980 – 1999 ; Mon corps est un champ de bataille (au masculin) – Collectif – Editions Créfad-document 2007
 ; Penser vient de l’inconscient – Charlotte Herfray – Editions Erès – 2012 (article) ; articles dans les revues : Peuple et Culture, Territoires, Trifide, Les Cahiers du Celavar Auvergne, Chimères, La Galipotte – Efadine.

Pour citer cet article : Christian LAMY, « Travailler dans une association : là et pas ailleurs ! », http://corpus.fabriquesdesociologie.net/travailler-dans-une-association-la-et-pas-ailleurs/, mis en ligne le 05 mai 2015