Fabriquer autrement les problèmes publics : un enjeu fondamental pour faire société commune dans une société diverse

« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde ». Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950Dans le cadre de la refondation de la politique d’intégration annoncée par le Premier Ministre, Jean-Marc Ayrault en février 2013, à la suite du rapport remis par le conseiller d’Etat, Thierry Tuot, nous avons, avec Ahmed Boubekeur, professeur de sociologie à l’Université Saint-Etienne, accepté de présider, et d’animer – bénévolement et sous condition d’indépendance – un groupe de travail intitulé « Faire société » pour y aborder les enjeux de citoyenneté, de dialogue avec la société civile, de sécurité et de services publics puis d’émettre une série des recommandations pour la conduite de l’action publique [1].

Le groupe de travail s’est réuni à six reprises entre septembre et octobre 2013. Il comportait une quarantaine de membres dont des représentants des cabinets ministériels (Intérieur, Fonction publique, Ville), des représentants de l’administration (SG-CIV, ACSE, DAIC, Police, Gendarmerie, Pompiers, DRJSCS, un délégué du préfet), des élus locaux, le CNFPT, des syndicalistes (police, fonction publique), des professionnels engagés dans des actions publiques de lutte contre les discriminations (Paris, Villeurbanne, centres sociaux, une avocate), des acteurs des mouvements dans les quartiers populaires (Divercité Lyon et Forum Social des Quartiers populaires), le collectif Romeurope et deux collectifs de citoyens (Vivre ensemble l’égalité et Sorties scolaires avec nous !). Nous avons, à chaque séance, auditionné des chercheurs ou experts d’usage pour alimenter la réflexion collective.

Le rapport « Faire société commune dans une société diverse » a été publié à la documentation française en novembre 2013. Le présent article en reprend les principaux constats, perspectives et conclusions – soulignant plusieurs points qui ont soulevé une polémique médiatique et politique, initiée par le Figaro le 13 décembre 2013. Il analyse enfin succinctement l’écart qui peut exister entre les perspectives politiques que nous avons tenté d’ouvrir et la feuille de route gouvernementale publiée le 14 février 2014.

Des référentiels politiques usés et un contexte de crise : une fenêtre d’opportunité pour changer de paradigme ?

Liberté, égalité, fraternité, valeurs et principes fondateurs de la République française, ont vocation à protéger et à émanciper. Pourtant force est de reconnaître que le modèle français d’intégration tel qu’il s’est développé à la fin des années 80, peine à conférer à ces valeurs fondamentales une effectivité pour l’ensemble de nos concitoyens, particulièrement pour les descendants d’immigrés coloniaux et postcoloniaux. Ces derniers, bien que français, bien qu’ayant grandi en France, ayant fait leurs études dans l’école de la république française, développé une activité dans l’économie française, fondé un foyer sur le sol français, contribué à enrichir culturellement la société française restent encore, trop souvent, perçus comme des français peu légitimes, érigeant ainsi une frontière intérieure [2] qui rend actuellement difficile toute possibilité de construction d’une société commune. L’usure des référentiels politiques élaborés dans le courant des années 80 (intégration, politique de la ville, prévention de la délinquance, insertion) est liée, selon nous, à la manière de considérer les problèmes publics, trop souvent confondus avec les problèmes des publics [3], imputant aux seules classes populaires la responsabilité de leur non insertion, aux seuls immigrés et à leurs descendants la responsabilité de leur supposée non intégration, aux seuls jeunes la responsabilité de leurs pratiques délinquantes.

Le contexte actuel de crise sociale, économique, politique et morale est-il favorable à un changement de paradigme ? Alors que l’on constate chaque jour que les processus de désaffiliation économique, sociale et civique se croisent et se renforcent ? Qu’ils affectent tout particulièrement les milieux populaires ? Que les discriminations hier encore signalées aux autorités existantes sont banalisées par ceux-là même qui les subissent ? Alors que les discours publics et médiatiques disqualifiant les populations dites Roms, agitant la peur de l’islam, stigmatisant les jeunes des quartiers populaires, prônant la remise en cause du droit du sol, invoquant une laïcité identitaire, se multiplient et se banalisent ? On pourrait en douter. Pourtant nous postulons lucidement, raisonnablement, le contraire. Ce contexte de crise, précisément, constitue une opportunité historique pour relever ce défi de civilisation et construire un destin commun à la nation française autour d’un « vivre ensemble égalitaire ».

Reconnaître (vraiment) le problème public conjoint des discriminations ethno-raciales et des inégalités sociales

La refonte de la politique d’intégration constitue une fenêtre d’opportunité politique pour reconnaître enfin le problème public des discriminations, longtemps occulté, puis porté de façon principalement sinon exclusivement technocratique. Cette question nodale du vivre ensemble ne concerne pas que les populations qui y sont directement confrontées. Elle interpelle l’ensemble de la société française et tout autant l’Etat à son plus haut niveau, que les institutions publiques, les élus, les associations, les médias ou encore les chercheurs, dans leur capacité à la construire comme un véritable problème public car « aucune société démocratique ne peut fonctionner normalement s’il existe au cœur de ses principaux centres urbains un nombre important de citoyens collectivement aigris, convaincus aussi que l’administration ne remarque pas ou ne se soucie pas des injustices dont ils sont victimes et n’a ni les moyens ni le désir d’y remédier » [4]. Dans ce contexte de crise et de profondes mutations, il est devenu urgent de donner une autre place à des populations stigmatisées et disqualifiées, afin de contrecarrer la montée de discours soulignant une « impossible intégration des populations Roms» [5], banalisant les discriminations et instillant des formes insidieuses de racisme qui prétendent aujourd’hui à la respectabilité [6].

Trente ans après la marche égalité pour l’égalité et contre le racisme, ce rendez-vous historique avec l’égalité ne peut, à nouveau, être manqué par l’ensemble des forces progressistes du pays. Certes la loi française condamne les discriminations ethno-raciales au même titre que toutes les autres formes de discrimination (genre, handicap, etc.), néanmoins leur spécificité est liée au fait qu’elles conjuguent fréquemment des dimensions sociales et ethniques. Certes la factualisation [7] des discriminations est aujourd’hui largement établie. Cependant les institutions (le Fonds d’Action et de Soutien à l’Intégration et à la Lute contre les Discriminations, la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité) qui avaient pour vocation de traiter ce problème public au niveau national perdent en visibilité (Agence pour la Cohésion Sociale et l’Egalité des Chances, Défenseur des droits) et donc en efficacité pour ce qui concerne les discriminations fondées sur le critère de l’origine ou de la religion [8]. Le risque est donc grand de voir un effacement progressif du problème public, ce qui ne signifie en aucun cas un effacement du problème lui-même mais seulement une impossibilité de s’en saisir politiquement pour construire un projet de société commune.

Les enjeux d’une reconnaissance commune

Une lutte conjointe est nécessaire car « les formes de reconnaissance du droit et de l’estime sociale fournissent un cadre moral aux conflits sociaux, parce qu’elles dépendent dans le principe même de leur fonctionnement de critères généraux concernant la société toute entière » [9]. La reconnaissance de cette communauté [10] d’expérience de la discrimination peut permettre tour à tour de :

  • Prendre en considération les formes de souffrance, aux effets psycho-sociaux dévastateurs, qui accompagnent la banalité quotidienne des actes discriminatoires ;
  • rendre enfin crédible la menace légale d’un droit de la non discrimination trop peu souvent mobilisé ;
  • et enfin d’ouvrir des perspectives pour une citoyenneté renouvelée.

Aujourd’hui cette reconnaissance est le plus souvent partielle et intermittente. Et l’inversion de l’imputation causale n’est jamais très loin. Reconnaître le problème public des discriminations c’est reconnaître les personnes qui y sont confrontées comme des égales, c’est reconnaître la légitimité de la diversité de la société, c’est interroger en profondeur la nature des rapports sociaux entre les populations minorisées et la population majoritaire, un rapport social qui « a deux faces, l’une concrète [qui se traduit par une pratique discriminatoire] et l’autre idéologico-discursive [qui vise à disqualifier symboliquement l’autre] » [11]. La discrimination ne constitue pas simplement un déni de droit, mais également un déni du droit à l’existence d’un rapport social conflictuel [12]. L’approche technicisée des politiques de prévention et de lutte contre les discriminations (d’ailleurs largement reprise dans la feuille de route du gouvernement du 14 février 2014) a d’une certaine façon assigné les personnes confrontées à une expérience de discrimination au seul statut de « victime » tout en leur reprochant dans le même temps de se « victimiser ». Or, lorsqu’un cadre de reconnaissance est clairement posé, lorsque les souffrances qui accompagnent la discrimination sont entendues, la supposée logique de victimisation n’est jamais présente. Au contraire, ce sont des vécus intimes qui sont relatés de façon nuancée, modérée, pondérée. La rhétorique de la « victimisation » – régulièrement invoquée dans les travaux et prises de position du Haut Conseil à l’Intégration [13], présente dans des dispositifs publics adossés à la politique de la ville [14] – constitue, de fait, une notion utilisée par les majoritaires (qui s’ignorent parfois comme tels) face aux risques que font émerger les questions d’égalité et de non-discrimination en matière de répartition des pouvoirs, d’atteinte aux situations de privilèges.

Les modalités de fabrication du commun : une approche « par le bas » garantie « par le haut »

L’expérience du collectif « Vivre ensemble l’égalité » (réunissant des jeunes de 16 à 22 ans à Lormont) auditionné au démarrage du groupe de travail entrouvre, certes modestement mais très concrètement, la perspective et l’espoir d’écrire une nouvelle page de l’histoire, de l’égalité, de construire du commun, comme nouvelle forme de l’universel, et non comme l’universel abstrait, un « chauvinisme de l’universel »[15]. La lutte pour une reconnaissance conjointe des inégalités sociales et des discriminations ne relève pas d’une approche spécifique (liée à une quelconque politique d’intégration, politique de la ville ou toute autre politique spécifiquement dédiée), liée à un public spécifique toujours défini à la marge de la société (les immigrés et leurs descendants, les habitants des quartiers populaires, les populations à inclure), elle relève de l’intérêt général et de l’universel car elle « échappe partiellement à l’opposition entre objectifs personnels et objectifs impersonnels, parce que la lutte ainsi comprise ne peut fondamentalement être déterminée que par des idées et des revendications universelles, dans lesquelles les expériences individuelles des différents acteurs se trouvent reprises et dépassées positivement : entre les objectifs impersonnels d’un mouvement social et les offenses privées subies par les individus qui le composent, il doit exister une passerelle sémantique au moins assez solide pour permettre le développement d’une identité collective » [16], d’une identité nationale inclusive.

S’il est de la responsabilité d’une recherche critique, distanciée et contributive de construire les outils intellectuels qui favorisent l’émancipation de celles et ceux qui sont régulièrement assignés à de supposés problèmes (intégration, insertion, exclusion, « victimisation », « communautarisme » etc.), problèmes régulièrement inventés par des « intellectuels organiques » et médiatiques pour invalider l’expérience de la discrimination, des inégalités sociales, les enjeux d’une approche intersectionnelle [17]. Il est de la responsabilité de l’Etat à son plus haut niveau de poser le cadre politique de cette reconnaissance d’une nécessaire et réelle égalité, il est de la responsabilité des institutions et des professionnels qui entendent œuvrer en ce sens de construire un cadre propice à l’empowerment [18], au développement du pouvoir d’agir [19] des premier(e)s concerné(e) puis de savoir s’effacer, de savoir s’éclipser, d’apprendre à laisser la place à celles et ceux plus qualifiés, pleinement légitimes politiquement et convaincants, pour énoncer une connaissance incorporée et intime des situations vécues. C’est sans doute lorsque ces conditions-là seront réunies, que l’on dépassera enfin une logique de participation souvent dévoyée [20], qu’une communauté de destin égalitaire pourra advenir. Les milieux populaires sont loin d’être des déserts politiques [21] et « une trame d’expériences associatives » [22] témoigne d’une existence foisonnante de liens et de lieux de solidarité, de réseaux de coopération et d’entraide. Pourtant les associations et collectifs porteurs de ces initiatives sont assignés à une gestion de la différence aux frontières du droit commun, maintenus au bas de l’échelle de l’estime associative et peut-être protégés d’un destin de prestataires de services sous tutelle institutionnelle [23]. Ce sont précisément ces expériences qu’il s’agirait « d’équiper » par la mise en œuvre de dispositifs d’intermédiation [24].

Premier exemple : des dispositifs d’intermédiation pour construire une sécurité commune

La cristallisation de la question de l’insécurité dans les banlieues et la focalisation médiatique sur les jeunes descendants de l’immigration coloniale et postcoloniale, lors des révoltes urbaines de l’automne 2005, a marqué une réactivation de la thématique des « classes dangereuses » fixant ainsi, sur une population déterminée, ce que la société porte en elle-même comme insécurité. Dans une telle configuration politique et médiatique, il est important de souligner que dans leurs recherches d’emploi ou de stages, les mêmes jeunes sont régulièrement confrontés à des critères de sélection légitimes, du point de vue du fonctionnement du marché du travail (niveau de formation, motivation, flexibilité) en même temps qu’à des critères discriminatoires illégitimes (origine, patronyme, apparence physique, appartenance religieuse, lieu d’habitation). Si les premiers traduisent les effets d’une insécurité sociale (une injustice sociale réelle mais légale) entendue au sens d’une dégradation généralisée des conditions d’insertion de la jeunesse des classes populaires, la seconde série de critères alimente une forme d’insécurité civile [25] (une injustice illégale) venant redoubler les effets de la première. La lutte contre cette forme d’insécurité quotidienne vient souligner les enjeux d’une sécurité commune, coproduite, qui ne peut pas faire l’économie d’un traitement social pour pallier les formes d’anomie, de fracture ethnico-sociale, de fragmentation et de déstructuration du lien social. Le grand renfermement des quartiers populaires dans une logique sécuritaire [26], s’il apparait lié à des formes avérées de délinquance, d’incivilités et de violences parfois spectaculaires, ne doit pas faire oublier qu’il résulte aussi d’une dégradation plus large des relations sociétales du fait de l’insécurité sociale et civile que vivent au quotidien les populations de ces territoires. On ne saurait envisager d’apaiser les relations et redonner confiance à ceux qui incarnent l’autorité de l’Etat sans s’appuyer sur la mise en œuvre de dispositifs d’intermédiation La conception de tels dispositifs est rendue nécessaire à chaque fois que la définition d’un problème public à résoudre fait l’objet d’interprétations controversées (des imputations causales inversées), divergentes sinon conflictuelles entre décideurs et acteurs publics, acteurs associatifs et représentants de la société civile et populations directement concernées dans l’énoncé du problème (comme par exemple ici le contrôle policier « au faciès »). L’intermédiation se caractérise tout d’abord par la construction d’un espace public [27] qui favorise et rend possible la confrontation et la mise en discussion des points de vue de l’ensemble des acteurs impliqués dans la configuration d’action pour initier un processus de conciliation, de compromis sur les interprétations possibles du problème. Cette étape permet par le biais de discussions fondées rationnellement de parvenir à une définition commune des contours du problème au regard des principes et valeurs qui sont en jeu (dimension cognitive du référentiel). Si l’on prend l’exemple des contrôles au faciès, abordé dans le groupe de travail « faire société » le fait est que des jeunes minoritaires habillés mode hip hop sont surcontrôlés [28] par rapport à l’ensemble de la population qui fréquente le même lieu. Le problème en soi n’est pas qu’ils soient contrôlés mais bien que ce contrôle ne soit jamais justifié. Le problème c’est aussi l’interprétation qui peut en être faite par les jeunes car le contrôle d’identité (par le biais de la carte nationale d’identité) vient implicitement questionner la légitimité de leur présence sur le lieu de contrôle et plus largement sur le sol national. Dès lors de nouvelles normes d’action [29] (dimension normative du référentiel) peuvent émerger comme par exemple le fait de justifier publiquement et systématiquement la motivation des contrôles, de rendre visible les contrôles abusifs (identification de l’immatriculation de l’agent de police) ou encore les dérapages verbaux (comme par exemple l’usage inapproprié du tutoiement). Enfin elles peuvent déboucher sur des mesures concrètes, l’adaptation des pratiques professionnelles, via la formation professionnelle ou encore l’analyse des pratiques (dimension opérationnelle du référentiel).

Deuxième exemple : la mobilisation du collectif « sorties scolaires : avec nous ! » et l’enjeu de fabrication d’une laïcité commune

A la rentrée 2012, des mères de familles du Blanc-Mesnil, parents d’élèves déléguées pour nombre d’entre elles, se rendent compte qu’elles ne sont pas tenues informées des sorties scolaires de leurs enfants alors même qu’elles étaient, jusqu’alors, régulièrement sollicitées et mobilisées pour les accompagnements. Elles découvrent à ce moment-là l’interdiction qui leur est faite au motif que le port du foulard islamique est contraire à la « laïcité » et que les parents sont, en sortie scolaire, considérés comme des auxiliaires du service public. Cette interdiction suit l’inscription dans le règlement intérieur, par le conseil d’école, d’un volet de la circulaire Chatel du 27 mars 2012 [30] relative aux instructions et orientations pour la rentrée 2012. Cette circulaire se fonde sur une approche nouvelle de la laïcité que les spécialistes de la question qualifient d’orthodoxe [31] ou de néo-républicaine [32] attachée à rappeler de façon descendante et par l’interdit ses principes. Quelles sont les conséquences d’une telle approche  du problème ? Tout d’abord la gêne manifeste des enseignants qui coopéraient jusqu’alors avec ces mères d’élèves, du chef d’établissement contraint d’écarter des sorties scolaires des délégués de parents d’élèves mobilisés dans le conseil d’école et enfin de l’institution scolaire, représentée par l’inspecteur d’éducation nationale, qui n’ose même pas aborder franchement la question avec les élèves concernés demandant aux parents de prendre leurs responsabilités ou d’opter pour une école confessionnelle… Ensuite l’incompréhension des élèves eux-mêmes de ce changement de règle qui rend illégitimes leurs mères à l’école et créent des injustices au sein des fratries entre les aînés et les petits derniers. Enfin dernière conséquence : l’annulation régulière de sorties scolaires faute de parents accompagnants… Où est, dans cette situation, l’intérêt supérieur de l’enfant si souvent invoqué ? La plus-value en terme de coopération entre enseignants, parents et élèves [33] pourtant recherchée par la même circulaire Chatel ? Où est l’égalité de traitement entre parents d’élèves d’une même école ? Entre parents d’élèves d’écoles différentes lorsque la circulaire n’est pas également appliquée ? A partir de cette situation, exemplaire des limites et impasses d’une approche seulement descendante des problèmes publics, nous pouvons observer que ce sont l’ensemble des élèves fréquentant des établissements scolaires classés en ZEP, dans des quartiers classés en ZUS qui vont subir la diminution du nombre de sorties scolaires, l’abandon de projets éducatifs qui nécessitent l’accompagnement et le soutien de l’ensemble des parents pour être menés à bien. Donc un renforcement des inégalités sociales. Dans ces conditions, il importe de réfléchir aux conditions de retour à une conception inclusive et libérale de la laïcité [34], de développement d’une laïcité commune, sensible à la fois aux contextes et aux conséquences de sa mise en pratique. Faire société commune dans ces conditions ne présuppose pas que ce qui fait le commun soit prédéterminé, pré-établi par la société majoritaire et ses seules élites [35] mais au contraire soit le fruit d’un processus à la fois ascendant et descendant, fait de coopérations, de compromis, d’apprentissages réciproques, de confrontations pour in fine constituer le commun [36] comme nouvelle forme d’universalité pensée par tou-te-s au bénéfice de tou-te-s.

Un nouveau paradigme articulant approche inclusive, non discrimination et mise en mouvement des citoyens

Le projet de faire société commune s’initie plus comme un « monstre prometteur » [37] (une conception partant des acteurs concernés faite d’ajustements successifs) que comme un « éléphant blanc » conçu par les seules élites de façon descendante et technocratique. C’est « un pari pascalien, peut-être : celui d’une nouvelle universalité entièrement à construire, celui d’une politique du commun de tous qui soit aussi une éthique des différences » [38]. Faire société commune, faire société inclusive « renvoie à la quête [possible et impérative], d’une bonne présence à l’autre, dans un espace qui nous garde ensemble » [39] car « le problème du commun passe par la reconnaissance de la manière dont peuvent aujourd’hui se composer entre elles les différences à partir de la reconnaissance non pas de ce qui les rend identiques (puisqu’elles ne le sont pas) ou complémentaires (puisqu’elles ne sont pas les parties d’un Tout posé en amont), mais de ce qui, momentanément, ponctuellement, les articule ensemble dans un rapport de forces qui les détermine et dont elles cherchent à se déprendre. Ce passage par la matérialité du conflit semble à bien des égards déterminant. C’est par la reconnaissance d’un commun des enjeux de lutte que la construction de ce commun comme nouvelle forme d’universalité à venir peut se faire » [40]. Très concrètement cela implique que la définition des problèmes publics ne peut plus se faire seulement « par le haut », par les seules élites politiques, intellectuelles et administratives. Le changement de paradigme souligne l’impérative nécessité de les fabriquer aussi « par le bas » en déployant systématiquement une écoute et une rencontre des populations concernées [41] et favorisant la mise en mouvement des milieux populaires [42].

Nos recommandations ont été pensées dans une perspective double :

  • Celle d’une refondation marquant un changement de paradigme de politique publique, incarné par un engagement institutionnel fort (création d’une autorité de lutte contre les discriminations, d’un institut national du développement des milieux populaires et d’un fonds d’investissement dans le développement des milieux populaires) ;
  • Celle pragmatique d’une société en mouvement qui se transforme progressivement et qui se dote des cadres institutionnels et juridiques pour que cette évolution se réalise dans une dynamique jurisprudentielle où, tant sur le plan juridique que sur le plan social et politique, la rénovation des institutions et le règlement des rapports sociaux s’opèrent progressivement dans un processus délibératif [43] explicite et équitable. Il s’agit non seulement que les parties concernées puissent s’exprimer et prendre part à la logique délibérative mais aussi que leur expression s’opère dans un rapport équilibré des forces notamment sur le plan juridictionnel.

C’est à cette seule condition que pourra émerger un esprit public faisant sens commun et affectant chacun par le sentiment de contribuer à un ensemble commun plus grand que soi, une œuvre commune, une société de confiance.

Olivier NOEL, juin 2014, maître de conférences associé en sociologie politique à l’Université Montpellier 3

[1] Cet article est paru dans une version légèrement modifiée dans le numéro consacré à “Intégration : la refondation enlisée”, coordonné par Françoise Lorcerie pour la revue Migrations Société, n°155, septembre-octobre 2014, pp.101-114.

[2] Didier Fassin (Dir.), Les nouvelles frontières de la société française, La découverte, 2010.

[3] Olivier Noël, Jeunesses en voie de désaffiliation : une sociologie politique de et dans l’action publique, L’Harmattan, 2004.

[4] Commission nationale consultative sur les désordres civils de l’été 1965 (aux Etats Unis), Le rapport noir, Edition spéciale, 1968.

[5] L’audition de M. Laurent El Ghozi et de Mme Mari-Lisa Fantacci de Romeurope, a permis de souligner la banalisation des pratiques discriminatoires à l’attention de ceux que l’on appelle « Roms » qui incarnent aujourd’hui la figure paroxystique de l’étranger dans la société française.

[6] C’est le cas notamment de formes de discours et analyses qui racialisent le sexisme (au nom de valeurs féministes) : Christelle Hamel, « De la racialisation du sexisme au sexisme identitaire », Migrations Société, vol 17, n°99-100, 2005, p 91-104 ; de Christine Delphy, Classer, dominer : qui sont les autres ?, La Fabrique, 2008, ou encore de Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé, Les féministes et le garçon arabe, Editions de l’Aube, 2004.

[7] Nous pensons notamment à l’enquête TEO (trajectoires et origines) de l’INED-INSEE.

[8] A titre d’exemple, le rapport 2012 du défenseur des droits fait état de 22,5% de saisines pour discrimination sur le critère de l’origine et de 2,2% de saisines pour discrimination sur le critère de la religion alors qu’avec la Halde, le critère de l’origine représentait en moyenne 35% des saisines.

[9] Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, collection passages, Cerf, 2010, p.194.

[10] La reconnaissance de communauté d’expérience, préalable indispensable à une mise en mouvement politique, est souvent mise en accusation par l’usage de la notion de “communautarisme”, Fabrice Dhume-Sonzogni, Liberté, égalité, communauté : l’Etat français contre le communautarisme, Homnisphères, 2007.

[11] Juteau Danielle, L’ethnicité et ses frontières, Montréal, Presses Universitaires de Montréal, 1999, 230 p.

[12] Au sein même du groupe de travail “Faire société” ce rapport social s’est régulièrement rejoué lors des différentes séances.

[13] Le Haut Conseil à l’Intégration dans son rapport de 2003 considère ainsi qu’une politique publique fondée sur la lutte contre les discriminations empêcherait une « approche positive de l’intégration », encouragerait la victimisation de certains groupes et, par là-même, l’ethnicisation des relations sociales. Ce type d’analyse est repris par une membre du HCI, Malika Sorel, auteur en 2007 d’un essai, Le puzzle de l’intégration, qui fustige « l’idéologie de la victimisation, la pente victimaire, le victimisme omniprésents », selon elle, « dans la société française ».

[14] Olivier Noël, « Un consensus politique ambigu. La lutte contre les discriminations raciales » in Didier Fassin (Dir.) Les nouvelles frontières de la société française, La Découverte, 2010, p. 267-290.

[15] Abdelmalek Sayad, Le mode de génération des générations immigrées, Migrants-formation, n°98, septembre 1994, p. 14.

[16] Axel Honneth, Op. Cit., p.195.

[17] Le titre significatif d’un ouvrage paru au début des années 80 aux Etats Unis «Toutes les femmes sont blanches, tous les Noirs sont hommes mais nous sommes quelques-unes à être courageuses » dévoilait la double exclusion des femmes noires d’un féminisme blanc et bourgeois et d’un nationalisme noir sexiste. Dorlin Elsa (coord.), Black feminism, Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, Paris, l’Harmattan, 2007.

[18] Marie-Hélène Bacqué, Carole Biewener, L’empowerment : une pratique émancipatrice, La découverte, 2013.

[19] Yann Le Bossé, Sortir de l’impuissance : invitation à soutenir le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités, éditions Ardis, 2012.

[20] Rémi Lefebvre, « Non dits et points aveugles de la démocratie participative » in Robbe François (Dir.), La démocratie participative, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 33-58.

[21] Ahmed Boubeker et Abdellali Hajjat, Histoire politique de l’immigration postcoloniale, Amsterdam, 2008.

[22] Alain Battegay, Ahmed Boubeker, L’action associative des jeunes maghrébins, entre Affirmation d’un droit de cité et pratiques urbaines, in Les annales de la recherche urbaine, n°89, juin 2001, pp. 95-101.

[23] Ces enjeux sont finement pointés dans Jean-Paul Carrère, Nouvelles coopérations associatives dans les quartiers populaires de Perpignan, étude-action réalisée par le collectif “Associations et questions de quartier”, Janvier 2013.

[24] Pour un développement de cette approche : « Pour une sociologie d’intermédiation : intervenir dans des configurations d’actions publiques politiquement sensibles », conférence organisée par la Maison des sciences de l’Homme, Montpellier, mars 2010, vidéo http://www.paroledechercheurs.net/spip.php?article796

[25] Castel Robert, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, La République des idées, Seuil, 2003.

[26] Laurent Bonneli, La France a peur. Une histoire sociale de l’insécurité, La Découverte, 2008.

[27] Cet espace public est à la fois un espace de discussion rationnelle (au sens que lui confère Jürgen Habermas) mais aussi un espace physique et sensible (au sens que lui confère Hannah Arendt).

[28] Indira Goris, Fabien Jobard, René Lévy, Police et minorités visibles : les contrôles d’identité à Paris, Open society Institute, New York, 2009.

[29] La mesure 23 de la feuille de route du gouvernement “Conforter la confiance entre les citoyens et les forces de l’ordre” reprend plusieurs de nos préconisations sans toutefois aller jusqu’à proposer de mettre en place des dispositifs d’intermédiation impliquant les personnes concernées (ici les jeunes contrôlés).

[30] Circulaire n°2012-056 du 27 mars 2012 relative aux orientations et instructions pour la préparation de la rentrée 2012 qui stipule : « Il est recommandé de rappeler dans le règlement intérieur que les principes de laïcité de l’enseignement et de neutralité du service public sont pleinement applicables au sein des établissements scolaires publics. Ces principes permettent notamment d’empêcher que les parents d’élèves ou tout autre intervenant manifestent, par leur tenue ou leurs propos, leurs convictions religieuses, politiques ou philosophiques lorsqu’ils accompagnent les élèves lors des sorties et voyages scolaires ».

[31] Jacquemin Marc et Rosa-Rosso Nadine, Du bon usage de la laïcité, éditions Aden, 2008.

[32] Kahn Pierre, La Laïcité, éditions du cavalier bleu, 2005.

[33] La feuille de route gouvernementale rappelle d’ailleurs cet objectif dans sa mesure 3 “Améliorer la coopération entre les parents et l’institution scolaire” or le gouvernement n’a eu ni la sagesse, ni le courage politique d’abroger la dite circulaire Chatel.

[34] Jean Baubérot, La laïcité falsifiée, La découverte, 2012.

[35] Cette approche néo-républicaine de la laïcité est, en grande partie, fondée sur l’idée selon laquelle l’Islam serait incompatible avec la République: Françoise Lorcerie, La loi sur le voile : une entreprise politique, Droit et Société, 2008, pp. 53-74 ; Abdellali Hajjat, Mohamed Marwan, Islamophobie : comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », La Découverte, 2013.

[36] Pascal Nicolas Le Strat, Agir en commun, agir le commun : comment configurer et constituer le commun, juin 2012 : http://www.le-commun.fr/index.php?page=agir-en-commun-agir-le-commun

[37] Ce qui différencie le “monstre prometteur” de “l’éléphant blanc”, c’est leur potentiel et leur capacité d’apprentissage de leur environnement, Bruno Latour, « L’impossible métier de l’innovation technique »in Philippe Mustar et Hervé Penan, Encyclopédie de l’innovation, Economica, p. 9-26.

[38] Judith Revel, « Construire le commun : une ontologie », Rue Descartes, n°67, PUF, 2010, p. 68-75.

[39] Charles Gardou, Une société inclusive, parlons-en !, Erès, 2012.

[40] Judith Revel, op. cit.

[41] La mesure 44 de l’avant-dernière feuille de route “S’appuyer sur la participation directe des citoyens pour la mise en œuvre et le suivi de cette politique” – la plus importante pour nous – a disparu dans la dernière version de la feuille de route comme si les décideurs politiques avaient peur de faire vraiment de la politique.

[42] Nos analyses rejoignent ici nombre de pistes ouvertes par Marie-Hélène Bacqué et Mohamed Mechmache, Pour une réforme radicale de la politique de la ville : ça ne se fera plus sans nous, rapport au Ministre délégué chargé de la Ville, Juillet 2013. Toutefois il nous semble indispensable de réfléchir aux conditions de sécurisation des professionnels qui cherchent à développer concrètement du pouvoir d’agir des habitants, et sont localement très exposées à l’arbitraire politique ou institutionnel, comme en fait la triste expérience la directrice d’un centre social, membre du groupe de travail « Faire société » alors même que son travail d’accompagnement du collectif « vivre ensemble l’égalité » était salué par ses pairs (Fédération Nationale des Centres Sociaux, Inter-réseau Développement social Urbain) et reconnu par nombre d’institutions nationales (ACSE, CNFPT) et collectivités territoriales. Soulignons ici que la mesure 12 de la feuille de route gouvernementale “Réaffirmer la contribution du travail social à l’accès aux droits et à un accompagnement adapté” passe sous silence l’enjeu de politisation ascendante des problèmes sociaux.

[43] En référence aux travaux de John Rawls ou Jürgen Habermas selon lesquels une décision politique est légitime lorsque qu’elle procède de la délibération de citoyens égaux.

Pour citer cet article : Olivier NOËL, Fabriquer autrement les problèmes publics : un enjeu fondamental pour faire société commune dans une société diverse, http://corpus.fabriquesdesociologie.net/fabriquer-autrement-les-problemes-publics-un-enjeu-fondamental-pour-faire-societe-commune-dans-une-societe-diverse/, mis en ligne le 14 février 2015.

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