Est-ce que la recherche-action…

« On » parle de recherche-action. « On » s’interroge sur ce qui est entendu par là, recherche-action, action-recherche, action-recherche-action…

J’évite de parler avec des mots que je ne peux pas définir. Je tente de me construire quelques points de repères, pour savoir ce que j’entends dans recherche-action, ce qui m’y intéresse, ce qui m’y semble un peu fumeux aussi.

J’y entends quelque chose des liens entre la réalité (le réel, brut, têtu, qui nous dépasse) et la pensée (abstraite, qui se construit à partir d’un point de vue, qui n’a de cesse de tenter de penser le réel, qui est notre seul moyen de nommer le réel).

Ce que j’ai fréquenté, en termes de recherche, s’inscrit dans la lignée des propositions d’Henri Desroche : j’ai suivi un parcours Dheps (Diplôme des Hautes Études des Pratiques Sociales), qui propose à des adultes de réaliser un mémoire de recherche universitaire à partir d’une question ou d’un ensemble de questions ancrées dans leurs pratiques (pratiques sociales, professionnelles, associatives, coopératives, militantes, tout cela à la fois…).

L’un des postulats qui m’intéresse ici, qui me semble être lui aussi dans les fondements pédagogiques de Desroche, est de considérer l’humain dans sa complexité, avec ses aspects contradictoires, en sachant que ce sont les personnes (et non une fonction) qui mènent la recherche (ou qui endossent leur rôle professionnel, ou qui militent dans un mouvement, etc.), les personnes dans leur multiplicité et dans leur complexité. Ce postulat ne me semble pas être propre à la recherche-action : dans toute recherche, le point de vue qui la soutient est celui d’une personne, dans sa multiplicité, dans sa complexité, dans ses contradictions.

Cette forme de recherche-action (particulière en tant que « parcours Dheps », particulière encore selon les espaces qui la proposent, la font exister : collèges coopératifs, universités, CNAM, réseau d’associations…) invite à passer par une étape dite « de récit de vie ». Les frayeurs sont nombreuses de frôler là le domaine psycho-thérapeutique, de « déclencher » trop d’événements et de prises de conscience chez les étudiants, qui courent alors le risque de se détourner de leur recherche.

Tel que je l’ai pratiqué, ce récit de vie se situe bien du côté de l’analyse : pour traiter de façon scientifique (ou qui tend à l’être) une question de recherche, il faut se décentrer, se dégager de la posture de praticien. Le récit de vie propose de passer par le récit de « ce qui nous amène ce jour en formation à traiter ces questions » du point de vue des faits sociaux. Passer par du récit pour aller vers de l’analyse, passer par du récit pour saisir ce que raconte le fil du récit, ce que dit le point de vue de la personne qui raconte, pour envisager ce qui est dit et ce qui est tu. Le récit comme premier matériau de l’analyse, comme premier pas de distance à soi. Ce décentrage est artificiel, et invite à cultiver la distance à soi : dans mes espaces de pratique, je suis praticienne. Dans les espaces de formation, je suis apprentie-chercheuse. Je n’ai pas à trouver « comment » répondre à mes questions de praticienne, j’ai à éclairer mes questions par des éléments théoriques, à les situer, à examiner ce qu’elles soulèvent, ce qu’elles convoquent de façon conceptuelle, autrement dit je les déplace bien plus que je ne les traite. Je les transforme. Et comme je ne suis qu’une seule et même personne, je reviens à ma pratique (tout au long de ma formation en alternance, puis à l’issue de la formation) riche de cet écart, riche de cet entraînement à penser mes questions plutôt qu’à me laisser entraîner dans ce qu’elles semblent charrier.

L’une des étapes marquantes de mon parcours de recherche a été relativement tardive : au bout de deux ans et demi, après avoir produit un document d’étape dont je voyais bien qu’il manquait de problématique, après avoir parié pendant trois ans que mes intuitions, mes convictions, ce qui m’emmenait avait du sens, et que c’était précisément ce sens que j’étais venue élucider, il m’a fallu retravailler sur mes intentions. Revenir sur ce qui m’avait amenée en formation et surtout sur ce qui m’avait poussée (à rencontrer telle ou telle personne dans le cadre de mes entretiens, à formuler de telle ou telle façon cette liste, à ne pas aller chercher de tel ou tel côté…). Ce travail d’élucidation m’a permis non pas de me dégager de ces points de vue, mais de les nommer et de les travailler en tant que points de vue. C’est après cette étape que j’ai pu situer mon travail de recherche dans un champ plus large, par rapport à d’autres travaux de sociologie, par rapport à des partis pris institutionnels, ou spécifiques à un pays.

Depuis, je reste particulièrement curieuse de cette vigilance, de la façon dont chaque chercheur et chercheuse s’accommode de ce qui « fait » son point de vue, de ce qui le ou la pousse à choisir tel ou tel terrain de recherche.

Myriam Congoste, ethnologue, travaillant sur un voleur des quartiers populaires de Bordeaux, expose dans l’introduction de son travail [1] le sens (symbolique) de ces quartiers dans son histoire personnelle et familiale, ainsi que ce qui fait sa familiarité comme sa distance avec ce « monde ».

Monique et Michel Pinçon-Charlot, dans leur ouvrage méthodologique [2], retracent le chemin qui les a amenés à travailler sur la grande bourgeoisie : c’est le constat que l’étude des quartiers « riches » est quasiment inexistante, du fait des commandes institutionnelles plutôt focalisées sur les quartiers « pauvres », où les pouvoirs publics interviennent à divers titres. L’étude des quartiers est devenue l’étude des personnes. Et l’étude des personnes a nourri son lot de questionnements ; questionnements de positionnement : comment se présenter, quelles relations se nouent, comment « s’insérer » dans son terrain sans se laisser avaler par les jeux de relations, sans s’en faire rejeter parce qu’on y est trop manifestement étranger ? Questionnements de méthode d’enquête : qu’est-ce que ça change d’intervenir en couple ? Questionnements éthiques : jusqu’où est-on dans le respect, à partir de quand frôle-t-on la complaisance ? Et questionnements de légitimité enfin, lorsqu’il s’agit de se justifier auprès de pairs sociologues, pour qui la tradition sociologique invite plutôt à étudier les populations « défavorisées » que les populations qui cumulent les capitaux culturels, économiques et sociaux. Questionnements et déstabilisation, enfin, en tant que chercheurs, à se mouvoir dans un terrain où on se trouve être le défavorisé, le porteur d’un capital inférieur à celui des personnes que l’on y croise.

Vincent de Gaulejac, préfaçant Les sources de la honte [3], retrace brièvement quelques éléments de sa propre histoire, interrogeant ainsi ses raisons de se pencher sur cette question, la façon dont l’étude sociologique de la honte le concerne, lui directement.

Dans ces trois exemples, rien ne relève du déballage de l’intime et on est loin de « récits de vie », mais la préoccupation (d’ordre scientifique, me semble-t-il) des chercheurs est similaire : comment puis-je, en introduction, interroger ce qui me lie à la question que j’ai choisi de traiter (ou bien à la question qui m’a choisi ?) ?

Est-ce que la recherche-action consiste à interroger les liens entre un chercheur et son objet de recherche ? Ces liens peuvent être de nature multiple, peuvent s’incarner dans des éléments de la trajectoire de vie, en écho à des engagements militants, en lien avec des souhaits politiques de prise de position…

J’aimerais envisager la recherche-action comme la reconnaissance du chercheur comme un humain, lui aussi complexe, lui aussi multiple et lui aussi pris dans des jeux de relations et dans des situations qui dépassent son strict cadre professionnel. La scientificité ne consisterait alors pas à nier ces jeux de relation, mais à tendre à les observer, à reconnaître au minimum le principe de leur existence et à partir de l’idée que toute recherche est biaisée, portée par un regard, regard appartenant à une personne. À lâcher l’idée d’absolu vérifiable et quantifiable qui opposerait les sciences « dures », faites de chiffres et de certitudes, aux sciences « molles », faites d’humain et de langage.

À la fin de La Misère du monde [4] si souvent conseillé aux étudiants précisément pour cette partie, Pierre Bourdieu interroge les chercheurs à cet endroit : comment admet-on que la situation d’entretien induit elle-même quelque chose sur les réponses qui y sont apportées ? Comment le chercheur n’a pas d’autre choix que de se « lier » à son terrain pour recueillir autre chose que des matériaux qui décriront fort bien la culture légitime, « ce qui doit être répondu » du point de vue des normes sociales, et pas du tout leur réalité propre et singulière ?

Est-ce que la recherche-action admet et tente de nommer quelque chose de la présence du chercheur dans son terrain ? Est-ce que la recherche-action redonne un corps et une réalité au chercheur ? Est-ce que la recherche-action interroge les implications et conséquences de la présence d’un chercheur dans un terrain ?

Dans l’ensemble de mes écrits, l’action est permanente. L’exercice du journal de recherche [5], dans le cadre de mon Dheps, est révélateur de ces espaces d’allers-retours entre réalité et théorie. Pour reprendre le fil du travail, il me fallait évacuer ce qui relevait de mon quotidien, tout à la fois mes dernières réactions ou interrogations d’ordre professionnel, mes préoccupations personnelles, mes inquiétudes ou remarques concernant le cadre même de mon travail de recherche. Le journal est devenu une mise en jambe, un échauffement avant une journée de travail, une façon de poser pour tout à la fois conserver une trace et mettre à l’écart ce qui ne relevait pas à ce moment-là du travail de recherche. La relecture de ces textes, de temps à autre, venait signifier le mouvement accompli dans la durée, me signalant le déplacement de mes inquiétudes, des moments de prise de conscience, d’autres moments de confusion. Mon travail de recherche était à part dans ma vie, c’est précisément parce qu’il était à part qu’il me fallait interroger les liens multiples avec différentes parties de mon existence. Les interroger pour moi plutôt que pour la recherche.

Bernard Lahire, Dans les plis singuliers du social [6] invite les chercheurs à se situer de façon épistémologique, dans le champ de leur discipline. Apprentie-chercheuse, cela n’a pas été mon histoire, ce n’est pas mon propos, mais l’attention m’importe en tant que lectrice. Là encore, nulle vérité absolue mais la vigilance de considérer la situation singulière des travaux scientifiques en les resituant dans leur époque, leur contexte, leur environnement scientifique. La sociologie a voulu pendant plusieurs décennies surtout bien se distinguer de la psychologie, en France en tout cas. Les sciences humaines en France veulent absolument revendiquer le statut de sciences « fiables », dont tendent plutôt à aller vers un travail statistique, de masse, que vers un travail d’analyse plus conceptuel. Étudiants, nous sommes le produit de tout cela, de ces plis singuliers des sciences et des institutions chargées de les produire et de les enseigner. L’invitation de Lahire est bien de considérer et de questionner ces observations, d’interroger en quoi il est, en tant que chercheur, le produit de ces remarques et en quoi il peut interroger les points aveugles de ces raisonnements. Comprendre et questionner plutôt que s’appuyer sur des évidences tacites et des présupposés aveugles. Et là encore, l’humilité de se dire que tout ne sera pas élucidé ni résolu, mais que le travail en cours n’éclairera qu’un petit morceau de la carte, que l’on s’efforcera de situer parmi les zones d’ombre.

Autrement dit, la recherche-action m’intéresse quand elle bouscule des notions épistémologiques de scientificité, quand elle interroge les points de vue et présupposés de ceux et celles qui font la recherche, quand elle invite à la rigueur et à l’humilité. Lorsqu’enfin elle en vient à interroger et à s’interroger sur le savoir, la hiérarchisation en vigueur des savoirs et sur les travaux qui peuvent précisément la faire évoluer.

De la même façon que je préfère distinguer la production artistique, la création et la médiation culturelle, j’aimerais distinguer la recherche et la valorisation des travaux de recherche. Quels moyens nous donnons-nous pour interroger les causes et conséquences de nos travaux de recherche ?

La recherche-action pose de l’enjeu à ce que des praticiens produisent du savoir. Elle propose que des praticiens fréquentent des démarches de recherche pour évoluer dans leurs pratiques. Propose-t-elle que des chercheurs s’envisagent eux-mêmes comme des praticiens et étudient à ce titre leur situation, leur contexte, leurs pratiques, les conditions de leur travail, sa multiplicité ?

En quoi une recherche est-elle portée par une personne, un groupe, un milieu ?

Dans la recherche-action, où est le savoir, qui a le pouvoir ?

Claire AUBERT, juillet 2015

Notes :

[1] Le vol et la morale – Myriam Congoste – Editions Anacharsis 2012

[2] Voyage en grande bourgeoisie – Monique et Michel Pinçon-Charlot – PUF 2011 (2e édition)

[3] Les sources de la honte – Vincent de Gaulejac – Points Seuil 2008 (2e publication)

[4] La Misère du monde – Collectif et Pierre Bourdieu – Points Seuil 1993

[5] Lors des Fabriques de sociologie de mai 2015 à Paris VIII, je me suis fait la remarque que la double-casquette enseignant-chercheur amène souvent à confondre les enjeux de recherche et les enjeux d’enseignement. L’intervention à propos du journal de recherche en était un exemple, où le sens glissait sans cesse du journal du chercheur, pratiqué librement ou préconisé par Rémi Hess, à l’usage du journal comme support pédagogique utilisé par un enseignant avec une certaine intention pour ses élèves.

[6] Dans les plis singuliers du social – Bernard Lahire – La Découverte 2013

Pour citer cet article : Claire AUBERT, Est-ce que la recherche-action…, http://corpus.fabriquesdesociologie.net/est-ce-que-la-recherche-action/, mis en ligne le 5 août 2015