Du hors texte à l’hyper texte, la place de l’autre dans le journal

Dans un contexte de recherche et/ou d’intervention, le diariste, celui qui pratique l’écriture d’un journal est presque toujours confronté à un moment donné à la question de la socialisation de son texte. Il s’agit de faire circuler son journal, le donner à lire à d’autres afin d’atteindre un méta-niveau d’analyse et de compréhension de l’écriture. Des enjeux sont associés à cette socialisation et ils représentent le nœud de la démarche diaire. Dois-je faire lire mon journal ? Est-ce que je le peux dans mon contexte de travail, de recherche ? Quand ? Et surtout à qui ? Ce sont des questions que le diariste est amené à se poser. Ces interrogations ont été soulevées par Georges Lapassade ou encore Remi Hess à travers différents textes afin d’explorer la question du dispositif d’intervention. Georges Lapassade, en pleine réforme du DEUG à l’Université de Paris VIII où il enseignait a écrit chaque jour ses observations et réflexions. Et pour stimuler son analyse, il a placardé à la vue de tous ses journaux au fur et à mesure de son écriture [1]. La large socialisation du journal faisait donc partie pour lui du dispositif d’intervention.

Remi Hess préconise de choisir ses lecteurs en fonction du niveau de proxémie entretenue au sein de son capital-gens [2] Edward Hall définit différents niveaux de proxémie dans nos relations humaines. Ainsi, parmi les personnes que nous côtoyons se dessinent des cercles plus ou moins proches de nous. Il distingue dans le premier cercle l’intime, puis l’interindividuel, le groupal et dans le dernier cercle, le plus éloigné, le public. Le tout forme ce que R. Hess nomme le capital-gens. Ces cercles ne sont quantitativement pas égaux. Il est certain qu’un nombre restreint de personnes fait partie de notre intimité, ses enfants, son mari, R. Hess cite également son chat. Par contre davantage de personnes s’inscrivent dans l’interindividuel. Il s’agit des personnes avec qui nous partageons des moments et avec qui nous souhaitons en vivre d’autres, c’est le cas du collègue de travail qui devient un ami par exemple. Le groupal rassemble les personnes avec qui nous partageons un moment, le travail, une pratique sportive, artistique, de recherche… Le niveau public correspond aux inconnus que nous croisons tous les jours dans la rue, une salle d’attente ou les transports en commun.

R. Hess préconise donc de choisir dans ce capital-gens un cercle de lecteur. Est-ce que je souhaite soumettre mon journal à un large public ou à mes proches ? Les enjeux et les effets de cette lecture s’en trouveront modifiés. En socialisant son journal, R. Hess engage une intérité, il construit une intimité à plusieurs, une communauté qui partagera la lecture de cette écriture impliquée. Par la démarche de socialisation du journal, par le partage d’une pratique, le diariste crée donc un autre niveau de proxémie entre l’intime et l’interindividuel. Cela pose une question essentielle : peut-on faire lire son journal à un non-diariste ?

C’est à lui que j’ai choisi de m’intéresser ici : au lecteur, diariste ou non. Comment reçoit-il le journal ? Comment cette lecture suscite-t-elle une mise au travail de l’implication, c’est-à-dire de nos affiliations et des relations que l’on noue avec celles-ci ? Le diariste peut-il convoquer le mouvement de l’implication de son lecteur ? Cette mise en mouvement se produit-elle malgré nous ? Cette lecture s’inscrit dans une relation, dans un niveau de proxémie entre le diariste et son lecteur. Qu’est-ce que cette lecture du journal va mettre en jeu dans la relation ?

Ce questionnement s’est construit à partir d’un événement. Suite à ma soutenance de thèse en Octobre 2014 [3], mes collègues dans le champ de la psychiatrie de secteur m’ont demandé de leur présenter ce travail de thèse. Il est vrai que je travaille avec eux depuis cinq ans et qu’ils ont vécu mon inscription en doctorat, le processus de recherche et le moment de la soutenance. Durant une heure je leur ai donc fait partager comment cette recherche s’était construite, à travers des lectures, la découverte des concepts de l’analyse institutionnelle, des dispositifs d’intervention que j’avais expérimentés et notamment la pratique du journal et sa socialisation. Un échange a suivi cet exposé et une question a particulièrement retenu mon attention. Une collègue dans l’assemblée m’a demandé si je tenais un journal professionnel dans lequel ils étaient présents. J’ai senti que ma réponse était attendue. J’ai répondu par la négative. Les visages semblaient déçus. Il se trouve que j’ai essayé mais que je n’ai jamais réussi à prolonger cette pratique au-delà de deux ou trois semaines. J’écris différents journaux mais je ne ressens pas le besoin d’écrire sur mon travail. Cela tient probablement au fait que nous utilisons de nombreux dispositifs collectifs dans cette structure : constellations, ateliers dont la participation est pluridisciplinaire, reprises des ateliers… qui permettent de penser notre place, les interactions et les enjeux de pouvoir dans l’institution. Le journal n’y trouve donc pas sa place. Les réactions ont été nombreuses, quelqu’un a dit qu’il n’aimerait pas se retrouver dans un de mes journaux, un professionnel a expliqué qu’il craignait ne pas être suffisamment intéressant pour se retrouver dans un journal et un autre a dit que le moment du travail occupait une telle temporalité qu’il ne comprenait pas cette absence de journal professionnel.

Ces échanges m’ont permis de poser l’hypothèse de la posture nécessairement ambivalente du lecteur d’un journal partageant un moment de la vie du diariste. Il craint de s’y retrouver, il s’agit peut-être de l’appréhension du regard de l’autre (mais que va-t-il écrire sur moi ?) et il est déçu de ne pas s’y trouver ( je n’ai pas un degré de proxémie suffisant avec l’auteur pour qu’il écrive sur moi).

Ne pas écrire sur l’autre dans un journal dont l’objet serait un moment partagé serait vécu comme une infidélité. Je partage des moments avec le diariste et il choisit pourtant d’écrire sur quelqu’un d’autre. Quelqu’un à qui j’aurai pensé une bonne partie de la journée ne figurera cependant pas toujours dans les pages du journal écrites le même jour. C’est la particularité de cette pratique « dans le coup », dans l’instant. Je peux penser par exemple durant la journée à un chercheur avec qui j’entretiens une correspondance et en fin de journée aller à un comité de rédaction et décider d’écrire mon journal sur le déroulement de cette réunion. Je vais choisir d’écrire sur cette réunion plutôt que sur le dispositif de la correspondance parce que les échanges lors de cette réunion entre en résonance avec d’autres pages de mon journal. Le journal n’est pas un outil total, il ne saisit pas toutes les pensées du diariste mais uniquement celles d’un instant de la journée. En tant que diariste, je choisis un thème par journée d’écriture. Mon choix est généralement guidé par les mouvements de la pensée qui semblent se dessiner dans les pages précédentes de mon journal. Chaque journée d’écriture vise à poursuivre ce qui semble se tricoter à travers les fils de mon quotidien. Ne pas écrire son journal sur le moment du travail ne signifie pas que je m’en désintéresse ou que je ne pense pas aux relations que j’entretiens avec mes collègues mais plutôt que le dispositif ne me paraît pas adapté à ce moment. Ça n’a pas toujours été le cas. Il y a quelques années, dans une autre structure, j’ai socialisé mon journal afin de provoquer une analyse interne. Les fonctions du journal ont changé, mes rôles ont été redéfinis par cette démarche. La socialisation du journal a éclairé d’une nouvelle lumière les relations groupales.

René Lourau qualifie de hors texte [4] le journal de recherche tenu en marge du travail universitaire ou éditorial. Il s’agit d’une littérature grise, révélatrice des rouages de la recherche, de la pensée en train de se construire. Elle ne correspond pas à une forme aboutie du travail et n’est pas destinée à être lue. La socialisation du journal entraîne le changement de fonction de cet outil. De hors texte, il devient hyper texte. Ce terme a été employé par le philosophe et sociologue Pierre Lévy [5] pour définir un réseau d’interfaces transversales, nécessaire afin d’abattre le rideau de fer ontologique que la philosophie a construit entre les êtres et les choses. Le journal est l’hyper texte permettant, lorsqu’il est socialisé, d’abattre le rideau de fer ontologique entre les chercheurs et la recherche, entre les praticiens et l’institution en mettant en tension l’implication des acteurs. Dans cette démarche de partage d’une pratique singulière, le journal apparaît comme le maillon permettant de relier à la fois le chercheur à la recherche, le professionnel à l’institution mais aussi les acteurs sociaux (chercheurs et/ou professionnels) entre eux. Partager un journal est une pratique sociale qui nous donne à penser et à analyser les interactions entre les acteurs de cette pratique. Le journal révèle la substance de la recherche et/ou de la pratique qu’est l’implication du chercheur, du praticien. En prendre connaissance interroge ses propres implications vis-à-vis d’un moment commun comme celui de la recherche ou du travail. Le sujet, diariste ou lecteur, n’est plus dissocié de l’objet diaire mais relié par ce travail de l’implication. Partager un journal participerait donc à la redéfinition de l’être.

Le mouvement de l’implication serait donc un des possibles qui se dégage de l’association des acteurs et de la pratique diaire.

La socialisation engage le diariste dans ses relations aux autres et contribue ainsi à la transformation de son rapport au monde. Cette socialisation vient redessiner, mettre en tension sa cartographie relationnelle. Ses relations sont mises en mouvement par le partage de cette pratique. Le lecteur vient trianguler la relation du diariste à son texte facilitant ainsi l’émergence d’une dialectique. Le journal peut être l’objet d’interactions participant à la transformation de la relation et à la redisposition des cercles de proxémie.

Le mouvement de la relation à l’autre serait donc un autre possible qui se dégage de l’association des acteurs et de la pratique diaire.

Nous abordons ici les effets de la socialisation du journal sur le lecteur mais il semblerait qu’une étape essentielle ait été éludée. Il s’agit de l’acceptation du lecteur. Son accord est cependant la condition nécessaire pour mesurer les effets de la lecture. Accepter de lire un journal n’est pas anodin, tout comme le donner à lire. Il y aurait ici une forme de reconnaissance mutuelle, celle du diariste qui choisit son lecteur et celle du lecteur qui s’engage à le lire. La posture du lecteur n’est pas neutre, en effet, il s’agit d’une participation choisie, volontaire, qui apparaît comme une forme d’engagement. La posture du lecteur nous amène à penser les dimensions relationnelle et existentielle de l’acte qu’il pose.

Lorsque le journal n’est pas publié, c’est bien la relation au diariste qui amène le lecteur à lire le journal. La proposition du diariste de lire son texte se réalise à travers l’interaction, tout comme l’accord du lecteur. En acceptant la lecture, le lecteur reconnaît le diariste dans sa pratique singulière. Cette donnée nous permet de soulever une première problématique. La reconnaissance de l’autre en tant que diariste primerait sur la prise de connaissance du journal. Axel Honneth, un philosophe allemand de l’école de Francfort, défend la thèse que la reconnaissance précède la connaissance [6]. Accepter de lire un journal, reconnaître la posture du diariste sous-tend qu’il y aurait non seulement une dimension libidinale à notre démarche de connaissance mais que celle-ci en serait le fondement. La relation à l’autre convoque le désir de connaissance. Le rapport au savoir serait révélateur de nos liens affectifs. Qui m’a donné envie d’apprendre ? Qui a suscité mon intérêt pour l’objet qui l’occupait ? Et a contrario, qui m’a détourné d’un objet d’études ? En se posant ces simples questions, nous nous rendons rapidement compte que notre rapport au savoir est profondément imbriqué dans des relations aux enjeux affectifs. À l’origine de la démarche de connaissance, il y aurait un autre que soi lié à nous par des affects.

Cette dimension relationnelle de la conception de la connaissance nous amène à penser sa dimension existentielle car nous venons de voir que c’est par la relation à l’autre que le sujet s’ouvre au monde. Cette donnée nous permet de soulever une seconde problématique. En lisant un journal, le lecteur accepte de se décentrer de lui-même pour découvrir le processus réflexif du diariste. Ce processus est révélateur d’une certaine conception du savoir, qui vise à le considérer non pas comme un objet stable et figé auquel nous accédons ou non mais comme la production d’un commun. J’entends le commun [7] au sens où l’a formulé le sociologue Pascal Nicolas-Le Strat, c’est-à-dire une pluralité d’individus dont la coopération s’inscrirait dans un double mouvement : celui de la pensée et des actions qui contiendrait une volonté de légitimer et d’accroître leur capacité à penser en actes. Cela nous permet de formuler deux idées : non seulement, le savoir ne s’acquerrait pas mais il se construirait. Par ailleurs, la démarche coopérative vis-à-vis du savoir nous libérerait de ce qui entrave le processus de construction de savoirs.

Anne-Claire CORMERY

[1] Georges Lapassade, De Vincennes à Saint Denis : Essais d’analyse interne, Saint-Denis, AISF, 2008, 316 p.

[2] Remi Hess, Le journal des moments, Cara Italia, Sainte Gemme, Presses Universitaires de Sainte Gemme, 2007, 304 p.

[3] Anne-Claire Cormery, Le journal, outil d’analyse institutionnelle, entre intervention et militantisme, thèse de sciences de l’éducation, sous la direction de Remi Hess, Université de Paris VIII, 2014.

[4] René Lourau, Le journal de recherche. Matériaux d’une théorie de l’implication, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988, 110 p.

[5] Pierre Lévy, Les technologies de l’intelligence, Paris, La Découverte, 1990, 235 p.

[6] Axel Honneth, La réification. Petit traité de Théorie critique, Paris, Gallimard, 2007, 141 p.

[7] Pascal Nicolas-Le Strat, Quand la sociologie entre dans l’action, Presses Universitaires de Sainte Gemme, 2013, 192 pages.

Pour citer cet article : Anne-Claire CORMERY, Du hors texte à l’hyper texte, la place de l’autre dans le journal, http://corpus.fabriquesdesociologie.net/du-hors-texte-a-lhyper-texte-la-place-de-lautre-dans-le-journal/, mis en ligne le 21 mai 2015